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Car tu sais, bien sûr, que tout change constamment, dans l'univers, tout... Alors, ceux qui voudraient fixer la nature à une étape de son évolution, ceux qui chercheraient à figer une société dans une période bénie de son histoire, ceux-là ne seraient au mieux que des empailleurs.Et, dis-moi, Mômmanh pourrait-elle les aimer alors qu'ils s'apprêtent à stopper sa quête d'existence ? Hélas oui, car ils sont autant que nous, une partie de sa conscience libérée ; elle ne peut que les laisser faire, le temps que leur entreprise les amène au désastre.Cependant, il devrait se produire le même phénomène que pour l'amour charnel. Tu t'en souviens : le christianisme a voulu éradiquer de nos âmes ce qu'il considérait comme une souillure, mais, avec l'appui des penseurs et des poètes humanistes, notre vieille Mômmanh l'a emporté.Donc, au cours de leur vie, les époux changent. Peuvent disparaître l'un après l'autre les attributs qui en faisaient de bons partenaires pour l'existence. Ton amour était jeune, beau, riche, fort, puissant et célèbre. Fatalement, il perdra sa beauté, tout en devenant vieux et fragile. Il peut même perdre davantage et plus vite, se retrouvant défiguré, handicapé, ruiné, malade et en prison. Alors, si tu aimes davantage l'argent que la bonne humeur de ton époux, plus sa jeunesse que son intelligence et plus sa brillante situation que sa générosité, ton amour en toc sera écrabouillé dès le premier accident. Même le caractère de l'être aimé, ce à quoi on fait allusion quand on dit : « Ce n'est ni son argent ni son rang que j'aime, c'est sa personne. », peut se trouver modifié par l'alchimie du temps. Même ce « moi » donc, apparemment inaltérable, peut subir quelques transformations. Ainsi, verra-t-on, exceptionnellement, un être dynamique et enjoué entreprendre de dissoudre ses qualités dans l'alcool, un fainéant se muer en un travailleur, un lâche devenir courageux... Toutefois, ce genre de changement, celui du moi, est nettement plus rare que le précédent. Quand les bases de l'accord existentiel nommé « amour » sont ainsi modifiées, de nouveaux différends entre les amoureux risquent d'apparaître. Heureusement, nous avons eu la chance d'échapper presque totalement à ce genre d'épreuve. Les changements les plus importants me concernent. Jeanne avait épousé un communiste, lequel était aussi un enseignant bien noté. Tu sais ce qu'il advint de ma foi dans « Le Parti ». Quant à ma carrière d'enseignant, elle devint de plus en plus sombre, chaotique, incertaine. A la fin de cette double évolution, j'étais un ex-communiste et un enseignant méprisé. Eh bien, ces mutations n'ont pas ébranlé notre amour. Et même, elles ont probablement contribué à le réparer : j'ai pris conscience que Jeanne est plus attachée à ma personne qu'à ses attributs. Je sais que je peux compter sur elle, et mon amour en est tout revigoré.
T'ai-je dit que, dans l'espèce humaine, chaque individu a son idéologie personnelle ? Comme il ne peut pas réaliser l'existence tout seul, il se cherche le plus grand nombre possible de coreligionnaires, autrement dit, il entre dans la famille idéologique qui lui convient le mieux, à condition qu'il la trouve.Au sein de cette famille, que l'on nomme église ou parti, se constitue un tronc commun de convictions partagées par le plus grand nombre. Chez les communistes français, cela s'appelait « la ligne du Parti ».Bien sûr, il n'arrive pratiquement jamais qu'une idéologie personnelle coïncide parfaitement avec « la ligne »Voici donc ce qu'on trouve dans l'idéologie personnelle de Jeanne. Elle reste attachée au communisme pour deux raisons. L'une est un souci primordial d'égalité entre les hommes, souci que je partage. L'autre est le lien très fort qui 1'unit aux martyrs de sa famille, surtout à son père. Elle refuse qu'on fasse d'eux une image déshonorante, et là encore, je suis avec elle. Ils étaient intelligents et généreux, avant tout. Et ils ont fait avancer l'histoire vers le développement des capacités humaines, même s'ils se sont lourdement trompés. Elle veut qu'ils entrent dans la postérité tels qu'ils étaient vraiment, et non tels que les idéologies concurrentes les ont défigurés.
Or, c'est aussi ce que je veux, depuis que j'ai découvert Mômmanh et la gestation des idéologies. Je veux qu'on honore la mémoire de ceux qui ont fait leur possible pour assurer le triomphe de l'Existence : ils étaient généreux, même quand ils se sont lourdement trompés.En y réfléchissant bien, je vois une troisième fraternité entre nos idéologies personnelles : nous souhaitons ardemment que les sciences parviennent à comprendre l'homme et son histoire, de façon à les améliorer tous les deux. Donc, puisque nous sommes d'accord sur ces trois points essentiels, il n'y a pas, entre nous, de différend idéologique sensible. Le délabrement de ma carrière risquait davantage d'élargir la déchirure qui se faisait de plus en plus douloureuse. A l'origine de ces nouveaux déboires, il y avait encore l'étrange maladie dont je t'ai longuement parlé. Mon démon n'était pas mort : il ne s'éteindra qu'avec moi.
Et encore ! je n'en suis pas vraiment sûr. Non, il n'était pas éliminé : je le contenais dans sa tanière, tant bien que mal et il se tenait prêt à en sortir au premier appel. N'oublie pas, non plus, que je n'aurais jamais découvert Mômmanh sans ce pacte avec le diable. Mais, quand il a rompu ses chaînes, il est semblable à un dragon furieux et je ne parviens pas du premier coup à le maîtriser : il me faut de la patience pour cela.Peu de temps après notre retour d'Afrique, deux grands stress déchaînèrent le monstre. La théorie marxiste de l'histoire, prétendument scientifique, me paraissait être en désaccord de plus en plus flagrant avec la réalité et, du coup, j'étais en manque d'idéologie. Ayant perdu mes dieux, il me fallait en trouver d'autres, sous peine de n'avoir plus d'échappatoire à la mort.Par ailleurs, je devais enseigner l'histoire à des collégiens. Je n'avais pas été formé pour cela, mais ce n'est pas ce qui me gênait le plus. Quelle histoire ?... A quelque chose malheur est bon : puisque je n'y croyais plus, je ne risquais pas de me laisser aller à enseigner l'histoire selon Marx et de trahir ainsi la morale de l'Ecole Laïque. Malheureusement, je ne pouvais guère profiter de cet avantage car je n'avais pratiquement rien à enseigner. Les élèves attendaient de leur maître, moi en l'occurrence, qu'il leur fît découvrir et revivre les moments les plus importants de notre passé. Ils attendaient le plaisir de s'identifier aux héros du temps jadis, et de piétiner les méchants. Ils attendaient une histoire vivante et je ne leur apportais qu'une jungle de questions fastidieuses. Comprendre aussi bien que l'on peut le moteur à explosion, c'est-à-dire au point d'être capable de le reconstruire et de le modifier, cet extrême souci de tout comprendre qui m'empêchait de dormir, les élèves étaient loin de le partager. Certains, pleins de bonne volonté, m'accompagnaient quand même dans cette démarche jusqu'au seuil de l'insupportable, le moment où, à force de questionnements, l'histoire avait perdu toute réalité en même temps que tout intérêt. Ainsi, l'épopée d'Ulysse se trouvait transformée en un hachis innommable dont même les asticots n'auraient pas voulu. Entraîné par mon démon, je me sentais bien incapable de répondre au désarroi des enfants. Il arrivait quand même que mon questionnement personnel aboutît à des éléments de réponses. Bien sûr, je voulais en faire profiter les élèves : hélas ! Généralement, ces réponses avaient un tel niveau d'abstraction qu'ils ne pouvaient rien en saisir. Ainsi, n'avais-je pas obstinément tenté d'expliquer le rôle important joué par la naissance de la philosophie chez les Grecs !... En particulier, ils avaient commencé à réfléchir sur l'esprit humain et ils avaient réussi à le rendre plus performant. Les progrès qu'ils avaient ainsi apportés dans l'art du raisonnement permettent de comprendre comment ils parvenaient à vaincre des peuples nettement supérieurs en nombre. Si, au lieu de bâiller, mon auditoire m'avait suivi jusque-là, alors serait devenue intelligible l'incroyable prouesse d'un petit roi de vingt ans, Alexandre le Grand qui conquit l'empire le plus démesuré jamais assemblé jusqu'alors, et cela en une dizaine d'années seulement. « Les Grecs avaient appris à se servir de leur tête beaucoup mieux que leurs voisins. » Ceci, mes élèves auraient pu le comprendre. Si je m'étais contenté de cette explication à leur portée, la plupart auraient aimé mon cours. Mais mon démon était aux commandes. Il exigeait que j'atteignisse l'intelligence parfaite de cette épopée. Je m'en sentais incapable, mais le démon que vous connaissez continuait de me tirer jusqu'à ce que je fusse complètement noyé. Alors, voyant la classe entière consternée, jecommençais à bafouiller et les élèves s'agitaient, cherchant des occupations plus intéressantes pour tuer le temps. En résumé, quand le diable tenait la barre, je voulais entraîner les élèves dans ma folle exigence de tout comprendre et, heureusement, ils se cabraient. Bien sûr, je m'en voulais et je luttais, mais le démon avait presque toujours le dessus, tellement était vivace mon exigence de tout comprendre parfaitement, à commencer par l'histoire. Ainsi, lentement mais sûrement, d'année en année, je me bâtissais la solide réputation d'un professeur dont le cours d'histoire était aussi fumeux qu'ennuyeux. On m'appela Folamour, en souvenir du sinistre héros d'un film célèbre. Des graffitis en mon honneur fleurirent sur les tables et les murs des salles de classe où je sévissais. « Folamour P.D. Les paroles hostiles, les actes aussi, se multiplièrent, impliquant le plus souvent des élèves, mais également des parents. Un jour, en sortant du collège, je reçus un trognon de pomme. Plusieurs fois, ma voiture fut maculée. Au téléphone, à toute heure du jour ou de la nuit, des messages insultants, plus humiliants les uns que les autres, arrivaient dans l'oreille de celui qui avait décroché : Jeanne, moi, l'un ou l'autre de nos enfants... Un soir, alors que j'étais au cinéma en compagnie d'un ami, dans la salle obscure, nous fûmes bombardés depuis le balcon avec des morceaux de chewing-gum mâché. Dans la rue, dans les hypermarchés, dans tous les lieux publics, il m'arrivait souvent d'entendre des quolibets : « Folamour, es-tu fou ? »... Dois-je t'en dire davantage ? Je fus progressivement amené à prendre conscience d'une nécessité urgente : améliorer la qualité de mes cours. Ce grand coup de pied au derrière était donc salutaire.
Pour faire rentrer mon dragon dans sa niche et obtenir qu’il y reste, je cherchai un moyen plus efficace que les autres, ceux qui venaient de prouver leur manque de fiabilité. Entre temps, j’avais découvert Mômmanh. Du coup, j’avais une réponse globale à mon lancinant questionnement sur d’éventuelles lois régissant l’histoire, mais je ne pouvais utiliser dans mes cours cette théorie non reconnue. En outre, selon les critères scientifiques, elle peut être fausse : j’en étais convaincu.
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Comme quoi les enfants ne se sentent responsables que devant leurs parents. |
« - Et la chasse au dahu ? - Voilà !... Voilà. Cela peut se passer ainsi. »
Des personnes dignes de confiance ont répandu une rumeur au sein du collège : « Un professeur particulièrement nul vient d'être affecté chez nous. C'est lamentable ! Quel enseignement vont recevoir nos enfants ? Quelle réputation va avoir notre collège ? Nos élèves vont aller dans le privé, à l'Immaculée Conception et certains d'entre nous vont perdre leur poste... Quant au prestige de notre école ? Et la sauvegarde de l'idéal laïque, y pensez-vous ?... »
Un premier élément du piège est en place. Au suivant.
Comme dans n'importe quel collège, il existe des enfants qui souhaitent s'évader du travail scolaire, ne serait-ce qu'à temps partiel. On y trouve aussi ceux qui ne veulent plus souffrir à cause de leurs mauvaises notes. Si de mauvais enseignants pouvaient endosser la responsabilité de leur échec, ils seraient soulagés. Pour peu que leur caractère soit plutôt égoïste, ils cherchent des victimes parmi leurs maîtres : soit un incompétent véritable, soit un dahu. Le nouveau professeur d'histoire porte une grande affiche dans le dos : « Complètement nul ». Les petits chasseurs s'extasient : « Oh là là ! Quel magnifique dahu nous arrive là ! »
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On l'observe, pour commencer. La rumeur continue de circuler. Elle prend de l'ampleur. La 5ème P est particulièrement motivée pour ce genre d'action. Ils envoient en opération un char d'assaut, c'est-à-dire un élève du fond de la classe qui, tout à la fois, déteste les études, adore chahuter et ne craint pas les sanctions. Il jette de l'encre sur une voisine, la plus studieuse de la classe, provoque un scandale, reçoit de la part du professeur une punition, proteste violemment et avec insolence, se retrouve au bureau de Monsieur Ventoux, le principal adjoint. |
« - Encore toi ! Tu commences bien l'année !
Qu'est-ce que tu as fait, cette fois ?
- Je n'ai rien fait. C'est le professeur d'histoire qui m'accuse...
- Arrête ! Je connais cette chanson par cœur. Qui
est ton professeur d'histoire ?
- Dufour. Il est complètement nul.
- Monsieur Dufour, s'il te plaît !
- Monsieur Dufour. On ne comprend rien à ce qu'il raconte.
Et puis, il est toujours après moi.
- Monsieur Dufour ! Oui, oui, je sais... Les professeurs,
c'est exactement comme ses parents : on ne les choisit pas.
Mais ce n'est pas une raison pour lui manquer de respect.
Ta consigne est maintenue et tu n'oublieras pas de me montrer
le travail qu'il t'a donné... »
Le char d'assaut rend compte de sa mission : « Bon ! j'ai ma colle, d'accord, mais c'est seulement parce que Ventouse ne peut pas faire autrement. Il faut bien qu'il soutienne ses profs, sinon ce serait le bordel complet ! En tout cas, il ne peut pas saquer Dufour, ça, c'est sûr On peut mettre la zone, les gars !... C'est tout bon !...
Les 5 ème P envoient des messages à toutes les classes concernées. Les graffitis en mon honneur recommencent à fleurir partout, sur les tables, les murs, sous le préau, sur les bancs de la cour : « Toufou. Toufou Nul. Toufou PD... » La « chasse au dahu » est lancée.
A La tous les conseils de classe de fin de trimestre, devant mes collègues et un membre de la direction, en public donc, c'est toujours à moi et bien souvent à moi seul que les délégués de classe ou les représentants des parents font des reproches. Ceux-ci ont quand même une qualité : leur riche variété. Il arrive qu'un parent d'élève pose sur moins un regard long, long, et chargé de si lourds reproches que je comprends à quel point ma présence ici est insupportable. Et où pourrai-je donc aller?
Dans ce collège, les trois quarts des enfants appartenaient à des familles cultivées. Le quart restant fournissait la majeure partie des élèves faibles. Ceux-ci étaient placés dans des classes assistées, à vitesse réduite. En conséquence, les autres classes avaient le plus souvent un très bon niveau. Jamais aucun de mes élèves n'avait obtenu 20/20 de moyenne trimestrielle en « histoire-géo » : eh bien, dans ce collège, c'est arrivé plusieurs fois. La 5 ème P ne faisait pas exception : elle avait son lot d'étoiles et de bons élèves. Son intelligence s'exprimait particulièrement bien dans la manière dont elle conduisait la « chasse au dahut ».
Dans les autres classes, le processus que je t'ai décrit avait un caractère spontané et se déroulait dans la confusion. Les meneurs de la 5 ème P, eux, l'avaient analysé, comme je l'ai fait pour toi, et ils conduisaient leur opération méthodiquement, en futurs cadres qu'ils étaient. En premier lieu, ils ne voulaient surtout pas rater leurs études. Donc, ils concentraient leur chasse sur seulement trois cours : histoire-géographie, anglais et musique. En conseil de classe, leur professeur principal pouvait même les complimenter : « Ils sont si gentils !... » Alors, les trois minables professeurs, tellement nuls qu'ils avaient su rendre agressifs ces « gentils », tu comprends qu'ils cherchaient vainement, dans la salle du conseil transformé en tribunal, un endroit pour cacher leur honte.
Ainsi, leur « chasse au dahu » était-elle menée de manière méthodique. En voici une autre illustration. Leur classe comptait trois « chars d'assaut », type d'élève dont je vous ai déjà parlé. Ils auraient détesté le collège si, gentiment, leurs camarades studieux ne leur avaient offert un rôle en or : mener le chahut contre les dahus. Alors, ils pouvaient enfin exister au sein de la communauté éducative. Quel bonheur ! L'un d'eux ne s'étonna-t-il pas, en parlant de moi : « Mais pourquoi il me regarde comme si j'étais un criminel ? Je ne fais rien de mal ! » Un autre, le plus enthousiaste, en bonne voie d'exclusion sociale, jugea qu'il avait rempli sa mission avec le professeur d'histoire. Il voulut développer son action de bienfaiteur. Aux meneurs de la classe, les futurs cadres supérieurs, il demanda :
« - On pourrait pas descendre la mère Lavion
? C'est une pétasse.
- Non, firent les leaders, d'un signe de tête.
- Ah bon... Et le prof de bio, alors, Jordan. C'est un sacré
connard, celui-là.
- Non, lui répondirent une fois encore les signes de
tête. »
Dans une autre 5 ème, une autre année, une élève déléguée de classe aguichait son char d'assaut et lui demandait.
« - Alors ? Et Toufou ?
- Alors, rien pour l'instant. J'y mets le paquet, pourtant,
tu peux me croire ! Mais il serre les dents..... »
Quantité de signes dont je viens de vous énumérer les plus criants convergeaient en direction d'une conclusion unique : dans l'enseignement, Dufour est une nullité. Je sentais bien que tous, ou presque, avaient cette opinion de moi, opinion qui allait se renforçant grâce à l'efficacité de la « chasse au dahu ».
En quoi le regard d'autrui affecte-t-il mon existence ? |
Bien qu'on ne puisse l'empêcher d'être déformant, nous parvenons généralement à nous accommoder de ce miroir, mais le regard des collègues me renvoyait l'image de quelqu'un d'autre, quelqu'un à qui je n'aurais pas voulu ressembler. Accepter ce faux portrait de moi, essayer de m'y conformer, me tourner moi-même en dérision, m'installer ainsi dans la famille humaine, « Professeur Folding » pour la vie, renvoyé d'un collège à l'autre comme une balle de ping-pong : allais-je faire ce choix pour ne plus être seul ?
Certainement pas. D'ailleurs, mes chers collègues me l'interdisaient.
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Environ les deux-tiers d'entre eux me mirent en quarantaine. Personne ne m'appelait Michel : j'étais enfin devenu un « Monsieur », « Monsieur Dufour». Une fois, j'entrai en salle des professeurs, je dis « bonjour » et, comme d'habitude, personne ne répondit. Je remarquai un groupe de collègues réunis autour d'une table : tous les professeurs d'histoire-géographie en concertation. Tous, sauf moi. L'un d'eux s'expliqua : « Monsieur Dufour, êtes-vous professeur d'histoire ? » L'épidémie avait gagné la plupart des classes où je m'efforçais d'enseigner. Pour contenir le chahut, je ne trouvais pas de remède plus énergique que les consignes. Les trublions ainsi punis recevaient, par l'intermédiaire de leurs parents, une « feuille de colle » les invitant à venir passer deux heures en salle d'étude pour y faire un travail supplémentaire. Sous la pression des chasseurs, j'étais amené à mettre de plus en plus de « colles », tout en évitant d'en abuser. |
Malgré cela, mes consignes paraissaient de plus en plus inefficaces. J'en eus un jour l'explication : la direction oubliait souvent de les adresser aux parents.
Je ne vais pas t'obliger à m'accompagner jusqu'au bout de ces épreuves qui durèrent quand même quelques années. Je fus capable de redresser la situation, lentement mais sûrement, à partir de l'arrivée d'un nouveau principal qui paya de sa personne pour arrêter la « chasse au dahu ».
En attendant que surviennent ces secours, si je parvins à tenir et à survivre sans gros dégâts, ce fut en grande partie grâce à une autre « bonne » classe : les 5 ème 0. Non seulement, ils me traitèrent en maître, mais ils me protégèrent. Ils osèrent mêler quelques graffitis élogieux aux railleries qui partout m'accablaient : « Dufour, sympa ».
Oh là là !... Quel bien cela me fit !...
Aux conseils de classe des 5 ème 0, je n'entendais aucun reproche.
Ces enfants généreux me firent encore un cadeau, lequel peut vous paraître insignifiant, mais que je n'ai vu qu'une fois dans toute ma carrière. Pendant un cours, une giclée d'encre macula mes vêtements, chemise et pantalon. Cela m'arrivait cinq ou six fois par an. Je haussai les épaules et continuai mon cours. Je tournai le dos pour écrire au tableau quelques phrases du résumé. Quand je regardai à nouveau la classe, un élève vint vers moi et dit : « Je m'excuse, monsieur. C'est moi qui ai jeté de l'encre sur vous. Je ne l'ai pas fait exprès : quand j'ai enfoncé la cartouche dans le stylo, elle m'a éclaté dans la main... »
D'autres personnes me vinrent en aide. Il y eut l'ensemble des agents de service qui, toujours, me traitèrent comme un homme ordinaire, digne de respect et d'amitié. Quelques collègues eurent aussi cette attitude.
Comme quoi les femmes savent flairer la valeur d'un homme sans forcément pouvoir la situer. |
Eh bien, quelques regards de femmes, profonds, m'envoyèrent des messages d'encouragement.
Grâce à toutes ces aides conjuguées, le miroir déformant du regard des autres cessa de me fasciner. Non, non et non !... Je n'irais jamais me noyer dans ces eaux menteuses. Je repris confiance en moi et je pus tenir jusqu'à l'arrivée de ce brave principal.
Oh ! Mais quelle andouille je fais ! J'allais oublier le plus important : Jeanne. Si Mon Amour m'avait rejeté durant cette épreuve, alors que pour moi il était impensable de quitter ma famille, avant qu'Estelle ne rencontre la mort, un autre drame serait arrivé.
Puisqu'elle ne croyait pas l'énorme rumeur, je pouvais penser que son regard amoureux était encore plus déformant que celui de mes collègues. Je préférai un autre raisonnement : comme nous vivons ensemble depuis si longtemps, dans une profonde intimité, elle me connaît mieux que ma mère. Quand j'étais sur le point de ne plus croire ni en moi, ni dans les autres, ce genre d'argumentation me restituait une grosse partie de la confiance perdue.
Puisque Jeanne restait avec moi dans l'affliction, c'est qu'elle aimait ma personne plus que ma réputation. Elle m'aimait, tout simplement, et cet amour de ma bien-aimée me rendait le courage de me battre quand j'étais sur le point de laisser les flots emporter le barrage. Après chaque journée de combat, il y avait une nuit avec ma maudite bien-aimée. La chaleur électrisée de son corps contre le mien rechargeait mes batteries. Au matin, j'étais ragaillardi, prêt pour affronter à nouveau la meute. Et tant pis si tu me prends pour un fou.
T'ai-je présenté nos enfants. Il me semble que non, exception faite pour Estelle. Ils étaient trois, nés à Ouagadougou. Pablo, l'aîné, très sérieux, était le plus amoureux de sa mère. Venait ensuite Estelle, la petite maman, si gracieuse, qui adorait son père. Thomas, malicieux, curieux de tout, ravi d'être un enfant, était le troisième. Malgré tout, nous n'avons pas conduit à la faillite leur éducation, puisqu'ils valent mieux que nous.
« - Sont-ils heureux, me dites-vous
?
- De temps à autre, comme tout le
monde. Ce n'est pas la question la plus importante.
- Et Estelle ?
- Taisez-vous !... »
Qui dirige l'éducation des enfants ? |
Eh bien, notre guerre des chefs aurait pu compliquer dangereusement
cet apprentissage.
- Allez vous coucher, c’est l’heure.
- Non, vous pouvez regarder la télé.
- Je vais t’inscrire au cours de judo.
- Non, tu feras du foot.
-Aide-moi à éplucher les pommes de terre.
-Non, tu vas cueillir des fraises et des framboises.
-Tu iras à l’école privée. Ils
sauront te faire travailler, eux.
-Sûrement pas. Nous sommes des gens de l’Ecole
Publique, nous. Et fiers de l’être !...
Imagine qu’à tout moment ils aient dû choisir
entre nos deux volontés opposées. Aurions-nous
fait des écartelés pour la vie ?
Nous fûmes quand même capables d’éviter
le plus gros de ce danger. L’égoïsme nourri
durant notre enfance chérie ne nous emmenait pas jusqu’à
dévorer nos propres enfants : ce parasite caché
de notre existence exigeait seulement que chacun de nous fût
un chef adulé. Dans ce vaste domaine, il repoussait
autrui jusqu’à son rang de subordonné,
mais il n’interdisait pas les autres aspects de l’altruisme
que nos familles avaient pris soin de cultiver en nous : le
partage, le dévouement, la solidarité, le courage...
Par ailleurs, cet égoïsme secret ne pouvait aller
trop loin sous peine d’être démasqué,
extirpé de sa tanière aménagée
dans l’inconscient et condamné par notre conscience.
Il fallait bien qu’il cédât le pas aux
autorités officielles de notre moi, altruistes celles-là.
L’enfant apprend dans la famille ce qu’il doit
savoir pour réussir plus tard sa mission d’homme.
La fille découvre qu’elle sera une « maman
» et, pour commencer, elle tombe amoureuse de son père.
De la même façon, le garçon devient amoureux
de sa mère. Il n’est pas rare qu’un adolescent
rêve qu’il accomplit l’inceste, et se réveille
au moment où il répand sa semence dans les draps.
Honteux d’avoir fait une telle chose, même en
rêve, il comprend qu’il est temps pour lui de
quitter le cocon familial et les jupes de maman, pour affronter
le vaste océan de l’univers extérieur
et y inscrire sa propre aventure. Il va chercher une belle,
bien à sa convenance, et entreprendre de la conquérir.
Quand un petit garçon veut séduire sa mère,
le plus simple est de prendre comme modèle celui qu’elle
aime : papa. Cela le dispense d’avoir à deviner
ses goûts, et surtout de découvrir seul comment
les réaliser. Par exemple, si maman aime les êtres
ingénieux qui savent remettre en service tous les objets
récalcitrants de la vie quotidienne, comment le petit
pourra-t-il acquérir seul la maîtrise de cette
magie ? Il est bien obligé d’apprendre auprès
de son père ou d’un suppléant.
Mais nous, parents indignes, absorbés par notre guerre
des chefs, comment pouvions-nous répondre à
ce besoin ? Nous n’y songions même pas. Emportés
par notre rage de vaincre, nous bombardions le portrait de
notre maudit adversaire chéri avec des projectiles
tous plus dévalorisants les uns que les autres. Aux
enfants de se débrouiller. Cette situation leur compliquait
beaucoup la vie, mais c’était aussi un stimulant
pour leur esprit. Ne pouvant savoir ce qu’il y avait
de bon dans le modèle paternel ainsi barbouillé,
les garçons s’efforçaient de découvrir
à la source les goûts de leur mère chérie,
puis de les satisfaire si possible. L’exercice pouvait
s’avérer particulièrement complexe. Estelle
devait s’accommoder du même problème.
Aussi la pitié nous saisissait quand, derrière
la fumée de nos tirs d’artillerie, nous les découvrions
complètement désorientés. Il y avait
un cessez-le-feu immédiat et notre premier souci était
de leur restituer la réalité : « Mais
non, Pablo chéri, ton papa n’est pas con comme
une valise. Il est même très intelligent, figure-toi.
Il veut tout comprendre et il réfléchit beaucoup
: c’est pour ça que je l’aime... »,
ou bien : « Mais non, ma petite princesse rouge ! Préférée,
maman n’est pas une fabrique de m... ! Elle nous mijote
de la beauté à longueur de journée. Et
puis, elle est curieuse de tout ce qu’il peut y avoir
partout, partout !... et même ailleurs. Et elle fonce
tête baissée dès qu’elle croit découvrir
des pépites dans une flaque d’eau, ce qui arrive
vingt fois par jour. Voilà pourquoi je l’aime,
ta maman chérie. »
Donc, quand la passion ne nous emmenait pas trop loin, nous
prenions des mesures de sécurité afin de protéger
nos enfants. Hélas ! Bien souvent, la folle guerre
des chefs nous entraînait dans la zone des dangers.
L’accident n’arrive pas qu’aux autres :
par un beau soir de mai, ce fut notre tour de réaliser
cette cruelle banalité.
Cela nous arriva dans le style habituel : tout alla très
vite.
Le mouvement féministe était entré dans
la phase qui se poursuit maintenant : l’opinion publique
soutenait l’émancipation totale de la femme,
et les hommes en conflit avec leur compagne subissaient un
préjugé défavorable. Imagine comme Mon
Amour pouvait foncer sur ce terrain préparé.
De plus, ayant comme premier souci la maudite chasse au «
dahu », je me trouvais en situation de grande vulnérabilité.
Il suffisait que Jeanne abandonnât ses généreux
principes et j’étais mûr pour tomber sous
sa coupe.
Cependant, avant de lancer sa grande offensive, elle m’emmena
en consultation chez un conseiller conjugal : en vain. Puisque
ce médiateur pour couples en détresse était
une femme, je doutais de son impartialité. Jeanne consentit
à m’accompagner chez un psychologue. Bien que
ce fût un homme, cette fois, le résultat ne fut
pas meilleur. Personne ne put nous aider à soigner
notre amour. Mais quel chirurgien des âmes eût
été capable, à cette époque, de
forcer notre inconscient à s’ouvrir ?...
Il fallait une grande explosion pour cela, un épouvantable
stress. Pour nous arracher à nos passions, il fallait
une force plus grande que celles qui nous aliénaient.
Puisque ni l’attrait du bonheur ni l’amour pour
nos enfants ne parvenaient à créer cette force,
il fallait bien qu’un grand malheur nous épouvantât
et nous donnât enfin le courage de découvrir
en nous-mêmes quelques éléments malsains.
Non seulement, la vie est une maladie mortelle, mais elle
est constamment sous la menace d’être soufflée
comme la flamme d’une bougie...
Alors, la Guerre de Cent Ans alla s’intensifiant. Il
n’y eut plus de trêve. Chaque combattant jetait
toutes ses forces dans la bataille : c’était
notre Verdun.
Comme quoi les impulsifs passent d'un excès à l'autre. |
Oui, nous tenons peut-être là l'explication de l'étrange phénomène. Ayant beaucoup de difficultés à prendre du recul, mon impulsive Jeanne restera accrochée pendant quelques semaines à son ego, ensuite elle sera prisonnière de l'altruisme, puis un nouveau cycle commencera, identique. De la même façon, quand elle suit un débat, elle donne toujours raison au dernier qui a parlé, à condition toutefois qu'il ait été bon avocat.
Eh bien, Jeanne traversait une période exceptionnellement longue d'égoïsme presque pur.
Elle en avait atteint le moment culminant le soir où je m'aperçus que mon livret d'épargne était vide : elle avait consacré cet argent à l'achat d'une voiture.
« - J'avais honte quand j'allais au travail dans la
caisse rouillée qui me servait de voiture.
- Mais, ce sont nos économies ! Tu les as prises sans
même m'en parler...
- Non ! Non, pauvre malade ! Tu ne vas pas commencer à
me harceler. Je ne me laisserai plus faire.
- Oh ! Dis-moi que je rêve. Non seulement, tu voles
mes économies, mais tu as le culot de m'accuser ! Et
de quoi suis-je coupable ?
- De radinerie ! D'une radinerie insupportable. Tu couves
ton or comme une poule idiote couverait des œufs en plâtre.
Et nous, pendant ce temps-là, on vit comme des miséreux.
- Mais ! Mais !...
- D'ailleurs, je ne veux plus te parler ! »
Et elle sortit vivement en claquant la porte. Elle se dirigeait vers sa nouvelle voiture. Je bondis et je la rattrapai avant qu'elle n'ouvre la portière. Ensuite ?... Ensuite ?... Que se passa-t-il dans ma tête pour que j'en arrivasse à la frapper ?
Estelle et Thomas accoururent, me tirèrent comme ils purent et protégèrent leur mère. Je me sentais abaissé au rang de l'animal, un pauvre animal qui n'avait plus que sa force impuissante pour tenter de survivre. J'avais tellement honte ! Mais que faire ?... Que faire ? bon Dieu ! face à l'intolérable ?...
Je sautai dans ma voiture et je m'en allai au milieu de la forêt, notre grande forêt vigoureuse et bien touffue de chênes et de hêtres dont certains ont vu passer plusieurs siècles. Allais-je prendre conseil des arbres dont la patience s'enracine dans le temps ? Oui, c'était cela : il me fallait du temps pour trouver une échappatoire au piège qui me tuait.
Pour commencer, je marchai au hasard à travers les fourrés en hurlant et en poussant des sanglots qui auraient dû émouvoir la nature environnante. Mais ni plante, ni animal, pas même une mouche, personne ne fit attention à moi. Je veillai cependant à rester bien caché, car la « chasse au dahu » n'était pas finie : si j'étais surpris par un de mes tourmenteurs, le tam-tam local annoncerait à tous que, cette fois, j'étais devenu complètement fou.
Donc, personne ne fit attention à moi. Cependant, je crus entendre des voix. Qui donc me parlait ? Ce n'était pas les corneilles, car je ne comprenais rien à leur agaçante cacophonie. Les autres oiseaux, tout à leurs affaires, ne m'adressaient pas davantage leurs gazouillis. Est-ce que cela venait de la source qui depuis cinq mille ans creusait son nid dans la roche moussue ? Non : je n'étais pas en état de comprendre son doux murmure.
A travers tous ces acteurs de la nature, bien affairés à engrosser notre planète Terre, c'est Mômmanh qui me parlait. « - Comment cela ? Et dans quelle langue, s'il vous plaît ?... Ecoute : comme tu n'es pas plus bête que moi, tu sauras bien trouver. » Voici, à quelques détails près, ce que fut notre conversation.
« - Michel, mon petit, je te vois désespéré.
Tu es dans une impasse. Et alors ?... Il y a toujours une
sortie : la vie que je t'ai prêtée, tu me la
rends. Quoi de plus simple ?
- Et qui donc pourrait me remplacer ? Personne, puisque je
suis unique.
- Unique : oui. Irremplaçable : non. Petit bricoleur
qui se prend pour un inventeur, tu ne saurais même pas
produire la première brique du vivant. Vois toutes
ces vies que j'ai créées en tâtonnant
dans mon univers aveugle, les milliards de milliards de vies,
énergiques, lesquelles à tout moment poussent
en avant l'existence et qui sont en bonne voie pour conquérir
l'espace et le temps, ces deux fourbes qui voudraient se dérober
dans leur course folle. En regard de tout cela, tu comptes
beaucoup moins que le plus insignifiant grain de sable dans
le Sahara.
- Mais je t'ai découverte !... Mômmanh,
et nul ne le sait. Donc, personne ne peut utiliser cette connaissance
pour améliorer l'existence humaine et la marche du
monde.
- Et alors ? L'intelligence que je t'ai donnée, favorisée
par les circonstances, a bien su me découvrir ! Eh
bien, tôt ou tard, d'autres intelligences y parviendront
aussi.
- D'autres intelligences !... Sûrement pas. C'est moi
le premier. Cette découverte m'appartient. D'ailleurs,
je vais inscrire mon nom dessus et la faire breveter pour
que personne ne me la prenne.
- Et l'humanité dans cette affaire ? A supposer que
tu aies fait une vraie découverte, l'humanité
n'est-elle pas prioritaire, puisqu'elle en a besoin ? Veux-tu
la déshériter et enfermer le trésor dans
ton ego autant enflé que périssable ? Voudrais-tu
mettre ta découverte à pourrir ?
- Non Mômmanh. C'est dur, mais il n'y a pas d'autre
voie. En attendant, l'idée de mourir sans avoir pu
transmettre ce que je crois savoir, cette idée-là
m'est difficilement supportable.
- Accepte cette éventualité, puisque tu n'as
pas le choix. C'est la vie... Et puis, ce ne serait pas si
grave puisque, je le répète, ta découverte,
à supposer qu'elle soit fiable, d'autres la feront
un jour où l'autre.
- Avant que cela n'arrive, une bande d'abrutis peut très
bien faire crever notre planète.
- Et alors ?... Ne sais-tu pas que je me suis dotée
d'une infinité d'autres ressources, à commencer
par des planètes vivantes.
- Alors, je ne te suis pas indispensable : donc, je peux mourir.
Merci quand même.
- De rien. »
Alors, petit à petit, la mort me parut douce. Mes sanglots s'arrêtèrent. C'était un beau soir d'été, le soleil était encore haut dans le ciel. Je m'assis sur un tronc mort, près de la source. Je m'efforçais d'imaginer mon immersion dans le néant. « Adieu tous. Je n'en peux plus. Continuez sans moi. » L'effacement de Michel Dufour me paraissait supportable, apaisant même.
Je me demandai ce qu'il adviendrait si tous les êtres vivants réagissaient ainsi. A l'issue de ma réflexion, je n'étais pas fier. J'imaginai Jeanne et les enfants privés de mon aide et j'eus pitié. Vous aussi, quoique dans une moindre mesure, lecteurs inconnus, je vous pris en pitié : sans les moyens nouveaux que nous apporte la théorie de « La Lutte pour l'Existence », sauriez-vous tirer l'humanité de la pétaudière ? Alors, j'appelai à nouveau Mômmanh.
Comme quoi l'important est de se rendre utile. |
Le désir de mourir s'estompait. il me vint cette idée qu'avant de faire le plongeon irréversible dans le néant, j'avais peut-être d'autres cartes à jouer. Je retournai toutes les poches de ma mémoire et j'y retrouvai ce souvenir : « Il y a des gens qui divorcent. » Je commençais à prendre conscience des chaînes tendues qui m'écartelaient. Bientôt, je pourrais commencer à les défaire.
Il s'agissait de deux exigences qui faisaient de moi leur esclave. La deuxième, je vous en ai déjà parlé, mais je n'étais pas encore prêt à m'y attaquer : c'était la volonté inébranlable d'être le chef de famille.
Je t'ai bien dit, n'est-ce pas, comment ce genre d'exigence entrave notre existence : d'abord en détournant les ressources que nous aurions pu consacrer à de multiples objectifs, ensuite en nous paralysant quand elle se trouve en conflit avec d'autres impératifs de la vie.
Voici donc la première de ces deux exigences : pour moi, dans ma famille, toute perspective de divorce ou de séparation était impensable.
Les liens du mariage sont indissolubles. Le divorce est une monstruosité qui entraîne la déchéance des coupables, en même temps que des catastrophes mal définies, surtout s'il y a des enfants. Cet interdit, j'en avais hérité pendant mon enfance, dans ma famille paysanne aux traditions catholiques bien ancrées. Comme toujours, on avait depuis longtemps oublié les causes premières de son établissement, enfouies dans un lointain passé. Ainsi, dans ma famille d'origine paysanne, le divorce est resté contenu jusqu'à maintenant et il commence seulement à y faire une discrète apparition dans la dernière génération de citadins.
Au cours de ma formation à l'Ecole Normale, cet interdit avait déjà subi une forte érosion. Aussi longtemps qu'il n'y avait pas d'enfants dans un couple, si l'un des deux voulait s'en aller, au nom de la liberté nous trouvions juste qu'il le fît. Mais, s'il y avait des enfants, nous réprouvions fermement le divorce. Dans la formation de la personnalité, Freud avait mis en évidence le rôle essentiel de la famille : la dislocation de cette dernière prenait donc à nos yeux des couleurs de crime à l'encontre des enfants.
J'en étais resté là. C'était une des chaînes qui rendait ma vie impossible. Dans ma famille, j'exigeais d'être aux commandes, faute de quoi, je m'en allais. Je l'avais déjà fait au retour de l'Autriche, souviens-toi. Oui, mais à ce stade de nos amours, nous n'étions pas mariés et, surtout, nous n'étions que deux. Or, cette fois, je ne pouvais m'en aller puisque le divorce risquait de détruire nos enfants.
Une idée circulait dans l'air du temps et m'effleurait parfois, sans que jamais j'y prêtasse attention. Ce soir-là, au cœur de la forêt, près de la source, la carapace brisée de ma conscience la laissa entrer : « Un divorce réussi vaut mieux qu'un mariage raté. » Je me mis à travailler cette idée.
Il en sortit de nouvelles convictions que je te livre. J'y suis toujours attaché.
Quand le petit d'homme atteint l'âge adulte, il ne peut plus grandir. Tant pis s'il a raté sa croissance : c'est trop tard, il restera chétif toute sa vie. Il en est de même pour la formation de son âme : goûts, valeurs et intelligence. Quand est terminé le temps d'apprendre l'existence, il est désormais trop tard pour se refaire. On peut seulement pratiquer une petite chirurgie de l'âme pour palier, comme nous l'avons vu, à certains défauts faciles à cerner. Et encore ! tu sais comme cela risque d'être douloureux sans pour autant assurer la guérison à coup sûr.
Il faut donc que, depuis sa naissance jusqu'à sa maturité, les parents soient en mesure de nourrir convenablement le corps et l'âme de leur petit.
Et si, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent y parvenir ? Alors, ils doivent chercher un substitut à leur famille défaillante. Une telle transplantation nécessite de grandes précautions.
Avant tout, le deuxième élément de l'existence humaine, l'amour, doit être préservé dans l'âme des petits. S'ils croient découvrir que ce n'est qu'un ballon de fête foraine lequel explose au moindre choc, comment désormais pourront-ils aimer ?
Pendant que je conduisais cette réflexion, l'acceptation du divorce s'insinuait en moi. Vivre sans Mon Amour et loin de mes enfants, c'était une perspective douloureuse, certes, mais nullement désespérante comme l'était ma situation deux heures plus tôt, alors que je cherchais refuge et consolation dans la forêt. La chaîne du mariage pouvait se briser : j'étais libre de m'évader du théâtre de la Guerre de Cent Ans dont la seule issue paraissait être la démolition de nous tous. Alors, j'élaborai un plan.
Je proposerais à Jeanne d'aller vers le divorce par étapes, la rupture définitive n'intervenant qu'après l'échec de toutes les tentatives pour nous accorder. Pour commencer, je demanderais à être muté outre-mer.
Aux enfants, nous dirions la vérité, tout simplement, mais en faisant bien attention de ne pas les blesser gravement. Oui, nous les aimions toujours. Et pour toujours !... C'était bien pourquoi nous ne voulions plus que nos querelles sans fin continuassent de les faire souffrir... Je leur écrirais. Je passerais les vacances avec eux, au moins une partie...
Pourquoi diable fallut-il que la présentation de ce plan se transformât en un violent affrontement où il fut question de séparation brutale et de divorce conflictuel ?
« - Jeanne, je crois que je vais demander ma mutation
pour un pays d'outremer.
- Tu crois ou tu es sûr ? Te voilà encore à
tourner autour du pot. J'ai du travail, moi ! Je n'ai pas
de temps à perdre en divagations baveuses. Alors ?...
Quel coup tordu es-tu en train de mijoter ?
- Il n'y a pas de coup tordu. Nous ne pouvons continuer ainsi.
C'est mauvais pour les enfants aussi bien que pour nous. Et
ça ne mène à rien.
- Tu crois me mettre à ta botte avec un minable chantage
au divorce. Comment ai-je pu épouser une pareille nullité
? Vas-y ! Et surtout ne recule pas, cette fois ! Fous le camp
! Je n'espère que ça. Quelle délivrance
! Ah mais, quelle délivrance !... Désormais,
il y aura deux grandes fêtes dans l'année : Noël
et l'anniversaire de ton départ. Ce sera comme la fête
de la libération, en 45, quand on a brûlé
l'effigie d'Hitler... »
J'aurais dû patienter comme je sais le faire maintenant. Je la connaissais déjà, la démarche adaptée à cette situation : puisque Jeanne était entraînée à la fois par son ego en folie et par sa colère doublée d'impulsivité, je devais attendre que l'altruisme revienne aux commandes, ce qui n'aurait su tarder. Au lieu de cela, à la première escarmouche, je me suis élancé, tête baissée dans la stupide Guerre des Chefs.
« - Jeanne, s'il te plaît, n'inverse pas nos
responsabilités, même quand ça t'arrange.
Jusqu'à présent, c'est bien toi qui m'as fait
le chantage au divorce, pour essayer de me faire marcher à
quatre pattes. Quand tu le banalisais cet infâme divorce,
à la mode de Paris et de ta famille, tu savais bien
que, pour moi, c'était un crime impensable.
Rien à faire : je ne pouvais pas divorcer !
Alors, tu le tenais !... ton chantage, pour me plier à
tes caprices. Chaque jour, tu le brandissais comme un fouet
chargé de clous. Eh bien, c'est fini ! Non ! Non, cette
fois, tu vas m'écouter jusqu'au bout.
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Pour une fois, elle resta sans voix, bouche-bée. Je l'avais enfin, mon dernier mot. Sinistre crétin ! Je sortis, sans trébucher, en claquant la porte. C'est fini, te dis-je. Je suis délivré.
Et ne crois surtout pas que c'est un coup tordu.
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Dans la pénombre du couloir, les vagues d'une chevelure rousse me frôlèrent. Je sursautai comme si j'avais reçu une décharge électrique mais, tout à mon ressentiment, je me contentai de dire : « Tiens ! Estelle, qu'est-ce que tu fais là ? » et je n'écoutai même pas la réponse.
Le lendemain était un mercredi. Depuis mon coup de théâtre de la veille, l'ambiance familiale était sinistre. J'avais dormi dans la caravane qui attendait près de la maison un hypothétique départ en vacances. Jeanne ne m'avait plus adressé la parole et, cette fois, j'étais bien décidé à ne pas tenter une conciliation avant deux ou trois jours. Je voulais ainsi tremper ma volonté de ne plus fuir le divorce et convaincre Jeanne de cette détermination toute nouvelle.
Je soulageais ma souffrance en simulant, par la pensée, ma vie en solitaire, loin de ma famille. De temps à autre, je parvenais à l'accepter et le mal de tête qui enserrait mon crâne reculait. Aux pertes que j'aurais subies, j'imaginais des compensations : chercher un autre amour, me saouler de liberté retrouvée... et je me sentais presque guéri.
Il est probable que je me faisais quelques illusions. Quoi qu'il en soit, je n'eus jamais l'occasion de le vérifier par l'expérience. Le destin s'apprêtait à nous étonner.
L'après-midi, je devais conduire Estelle à son cours de danse. Exceptionnellement, nous étions silencieux tous les deux. Dans l'immédiat, je ne voulais pas alarmer nos enfants en leur faisant part de mon changement d'attitude face au divorce. Quant à notre violente dispute de la veille, il me semblait qu'elle ne devait pas les affecter plus que toutes les précédentes.
Mésentente conjugale : prix à payer. |
Comme d'habitude, je garai la voiture sur un petit parking, à quelques cent mètres de l'école et, comme d'habitude, j'entrepris d'accompagner ma petite fille jusqu'à l'entrée. A mi-chemin, elle s'arrêta, disant : « Regarde, papa. » Sur le bord du trottoir, face à la chaussée, elle ferma les yeux... et traversa la rue en courant. Il y avait peu de circulation et une seule voiture dut ralentir pour éviter Estelle. Sur le trottoir d'en face, elle me cria :
« - Papa ! Papa ! Tu as vu ? J'ai de la chance, hein
? Maintenant, je reviens.
- Non ! hurlai-je. »
Mais déjà l'impossible monstruosité avait eu lieu.
Ce paquet ensanglanté sur le bitume...
Vous connaissez la suite.
Et maintenant.
La vie doit continuer. La vie continue.
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