(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence",
"besoin d'existence", va voir au chapitre 2.)
Venait-elle des contes de fées, cette magique conviction,
laquelle s'accroche encore à mon être par tant
de racines vivaces et que je me garderai bien désormais
de détruire puisqu'en fin de compte elle m'a porté
bonheur, conviction qui pourtant m'a valu une affligeante
suite de déboires sentimentaux, qui m'a empêché
de consommer l'amour avant un âge avancé et m'a
entraîné à déverser le trop-plein
de mon énergie dans le ventre de celles qui, à
Dakar, présentent ainsi leur commerce : « Je
fais boutique-mon-cul », qui, enfin, si je n'y avais
pris garde, m'aurait certainement conduit à des soulagements
solitaires encore plus minables, branlettes et ersatz d'amour
issus de fantasmatiques rêves aphrodisiaques ?
Quelle conviction ?
Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours vu
les belles créatures de l'autre sexe, adolescentes,
jeunes filles ou femmes, comme des fées. Oui, «
fées » est le mot qui approche au plus près
ma vision des beautés féminines. En d'autres
temps je les aurais, sans hésiter, qualifiées
de « divines ». A notre époque, je n'ose
plus croire que la beauté soit d'essence divine. Et
pourtant ?
Alors, puisque les femmes me paraissaient porteuses d'un
merveilleux surnaturel, comment aurais-je pu, moi, simple
humain pétri de boue et perclus d'imperfections, m'arracher
à la gangue dont je suis fait, m'envoler vers l'infini
et boire le lait des immortelles ? Pour être accueilli
sur le sein d'une fée, je ne voyais qu'un moyen : pratiquer
la seule magie dont je sois capable, celle du Verbe. Ayant
ainsi, par la beauté du langage, créé
vaillamment ma part d'immortalité, j'aurais gagné
une place d'égal dans le harem des éternelles.
Cependant, je n'étais pas complètement idiot,
ou alors je le suis toujours. Les femmes sont faites de chair,
comme vous et moi : je le sais bien et c'est ce que je ressens
ordinairement. Pourtant, il arrive de temps à autre
que l'une d'elles échappe au sort commun. A sa vue,
toute idée de bouton sur le visage, de plaie, de maladie,
de vieillissement paraît incongrue. Pire : une idée
de ce genre a des allures de blasphème.
Celle qui vient d'apparaître, elle est belle et je
la suivrais partout. Mais sa beauté a tant de valeur
à mes yeux que je me sens indigne de la posséder,
ne fût-ce qu'un petit moment. C'est tout.
Aux belles dont je rêvais, j'écrivais donc des
lettres exaltées. Les mots divins auraient dû
les faire languir de félicités nouvelles que
moi seul pouvais leur dispenser. L'une au moins de ces fées,
la moins « con » pensais-je parfois, car
je n'étais pas très futé à cette
époque, aurait dû entendre mon chant et ressentir
l'irrésistible besoin de boire à sa source.
Ensemble, nous aurions dû nous étendre sur un
tapis de mousses, parmi les violettes, près de la fontaine,
caressés par les doux rayons du soleil, notre invité,
et loués par le chant des oiseaux. Là, elle
m'aurait dévoilé toutes les splendeurs que le
commun des mortels ne doit pas voir et, ensemble, nous aurions
embarqué pour le grand mystère, voyage sans
retour où tout nous aurait été donné,
instant définitif où nous aurions pris notre
envol par les barreaux descellés de nos humaines prisons
et découvert que l'univers infini nous est donné,
contre toute désespérance et malgré les
mortelles imperfections qui assaillent notre vie terrienne.
 |
Hélas ! Jamais cela n'a marché. Pire
! Que toute beauté soit de nature divine, surtout
quand elle est portée par une femme, mes copains
n'en avaient qu'une conscience vraiment très
vague, une vacillante et pâle ébauche de
conscience, mes copains qui, entre nous, poussaient
l'irrespect - ou l'ignorance - jusqu'à les appeler
« pisseuses, pouffiasses » ou encore grognasses,
mes copains quand même, obtenaient malgré
tout et parfois aisément ce que je désirais
tant : ils baisaient ! pendant que je continuais à
soupirer entre deux crises de délire épistolaire.
Quand ils voulaient être gentils, ils m'appelaient
« Poète » et ils me donnaient de
bons conseils pour qu'enfin je pusse parvenir à
mes fins, à d'autres moments, découragés
dans leur entreprise secourable par ma mauvaise volonté
d'obstiné rêveur, ils m'affublaient d'un
sobriquet dérisoire : « Pouett-Pouett !...».
|
Dans un cas comme dans l'autre, je n'étais pas plus
avancé. Il arrivait même qu'ils fissent de leurs
prouesses amoureuses des récits très réalistes
où le merveilleux se trouvait massacré par des
traits nauséabonds du genre : « Elle baise bien...
mais qu'est-ce qu'elle pue la salope ! »
Maintenant, je crois qu'eux aussi percevaient le caractère
surnaturel de la beauté. Cependant, ils n'étaient
pas encore disposés à faire de l'amour charnel
un sacrement. Elle était pourtant déjà
bien érodée, l'ancienne conviction monstrueuse
selon laquelle le coït est dangereusement impur, mais
il en subsistait l'idée qu'à tout le moins c'est
un acte sale. Or, tu sais que les hommes, à l'opposé
des femmes, n'ont pas besoin d'être amoureux pour éprouver
un violent désir ; tu sais aussi que les tenaille
le besoin quasi permanent d'introduire leur semence dans n'importe
quel vagin pourvu que sa propriétaire appartienne à
la grande masse des « baisables ». C'est pourquoi
cette vieille superstition arrangeait bien mes copains. En
effet, le coït, dégoûtant, ne pouvait être
associé à l'amour, si pur : donc, il n'était
nul besoin de cultiver cette plante délicate pour entreprendre
de baiser. Il est possible également que certains eussent
senti que leur conquête éprouvait à leur
égard un amour tel qu'il risquait de les happer. Dans
ce cas, s'ils le souillaient ainsi d'immondices, c'était
pour mieux s'en détacher.
Quoi qu'il en fût, cette méthode me répugne
toujours autant. Car il m'arrive, oui, de rechercher un amour
complémentaire. Mais, à commencer par la nécessité
de ne pas trahir Jeanne, il existe une telle quantité
de conditions à remplir que je ne suis encore jamais
parvenu jusqu'à la « consommation ». En
attendant, je me contente donc des pêches du jardin
qui sont délicieuses, ma foi. Au diable l'avidité
! En tout cas, je n'envisage pas de voler quelques instants
de bonheur éternel à une belle en feignant de
lui apporter tout ce qu'elle attend d'un amoureux.
Quelle saveur un amour volé peut-il bien avoir ? En
tout cas, moi je n'en veux pas.
Quand une beauté immatérielle m'éblouit
- immatérielle certes, mais équipée de
deux seins tièdes et palpitants, de la croupe d'une
fringante pouliche et de lèvres généreuses
-, quand je me damnerais pour elle, que la pleine puissance
du souffle divin l'anime jusque dans le sommeil et que, pas
plus qu'un rat d'égout, je n'entrevois la moindre chance
de m'asseoir dans son carrosse, je me dis : « Si la
beauté est bien d'essence divine, la malheureuse qui
la porte n'est qu'un être comme moi, fragile humain
exposé aux caries dentaires et à la diarrhée
intestinale, dont l'âme tissée d'imperfections
patauge dans le marais de l'existence, comme la mienne, et
cherche une branche à laquelle se raccrocher ».
Mon gars, cette divinité-là n'est pas une déesse
: elle est fille de l'homme, elle a des goûts humains,
elle se nourrit de pauvres petites choses humaines. Moi, tout
autant qu'un autre, je peux les lui apporter, si je veux.
Doté de cette confiance en moi, je pourrais alors
entreprendre sa conquête. Qui sait ? Peut-être
aurai-je mes chances. Mais les choses en restent là,
car je ne dispose que d'une vie déjà trop remplie.
Il est également vrai que, plus une femme est belle
et plus elle est courtisée. Dans la cohorte des mâles
qui se pressent à ses pieds, elle trouvera probablement
l'homme, pour elle idéal, paré de toutes les
qualités (et défauts !) qu'elle recherche. Mes
chances paraissent vraiment bien minces. Et encore, ma condition
pourrait être pire.
Suppose que... - J'ai oublié de t'avertir : considérant
tout lecteur comme mon semblable et mon ami, je le tutoie
- donc, suppose que les hommes d'une race supérieure
existent, à l'instar de ce que prétendaient
réaliser les nazis : quantité de belles leur
accorderaient la préférence. Serait-ce de cette
façon que l'Homme de Néanderthal a disparu de
notre planète, supplanté par l'Homme Moderne,
c'est-à-dire «nous-mêmes » ? Tant
que les paléontologues n'ont pas résolu l'énigme,
je peux bien risquer cette hypothèse pas plus fantaisiste
qu'une autre.
Ceci dit, je me sens pareil à des filles plutôt
laides : parmi leurs rares soupirants, elles choisissent le
moins médiocre ou alors elles renoncent. Mais je n'avais
pas encore acquis cette demi-sagesse et c'est heureux.
D'ailleurs, même si je n'avais d'yeux que pour les
immortelles, il me semble bien que je n'avais pas plus de
réussite auprès des autres, qu'elles fussent
seulement jolies, ou bien sans beauté ni grâce,
ou encore, par une cruelle farce du destin, accablées
de laideur : toutes me saluaient de leur indifférence.
Devant les succès de mes amis, j'étais à
la fois vexé, déçu et perplexe.
Après maintes et maintes réflexions, je décidai
de suivre pour une fois le conseil de la Bible, bien qu'aux
yeux de mon curé je fusse devenu un mécréant.
Me revinrent en mémoire des paroles étonnantes,
tirées de l'Evangile selon saint Luc : « Ne vous
inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez,
ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez... Regardez
les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils
n'ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit... Aussi
bien, cherchez son royaume et cela vous sera donné
par surcroît »...
Littéralement, cette parabole est une incitation à
la paresse ; et même, elle laisse entendre que Dieu
pourrait nous vêtir, comme il le fait pour les oiseaux.
Mais je ne pouvais croire que son auteur fût stupide.
Aussi, je la traduisis à ma façon. Ce qui me
plaisait, c'était : « cela vous sera donné
par surcroît », et je l'entendis ainsi : «
Si tu fais tout ce qu'il faut pour gagner l'immortalité,
un jour ou l'autre les immortelles sauront bien le reconnaître.
» Car, pour moi, le royaume de Dieu se trouvait plus
sûrement sur la terre que dans un ciel de plus en plus
hypothétique. Je préférai cette formule
à « Fais ce que dois, advienne que pourra »,
bien balancée certes, mais qui laisse trop peu de place
l'espoir.
 |
Et c'est ainsi que je m'appliquai
désormais à devenir « quelqu'un
de bien ». Ami lecteur, tu sais comme moi que
ce n'est pas facile. L'espoir me faisait quand même
avancer petit à petit dans cette voie.
|
Je dois te dire que ce n'étaient pas mes poèmes
enflammés qui détournaient de moi les belles,
mais deux graves défauts. D'abord, une grande timidité
: puisqu'elles étaient des fées, puisque je
pensais n'avoir aucune chance de les séduire, quand
je me trouvais en leur présence, je perdais toute confiance
en moi et je bafouillais comme un débile profond. A
ce handicap, j'en avais ajouté un autre, encore plus
performant : non seulement, je paraissais idiot, mais mon
esprit était constamment ailleurs, dans des contrées
sombres où personne ne pouvait me rejoindre. Ainsi
donc, bien souvent, je n'étais plus qu'une apparence
d'homme plutôt sinistre.
De quelle manière en étais-je arrivé
là ? De la même façon qu'on devient joueur,
alcoolique ou esclave d'une quelconque drogue : insensiblement.
Gâté par mes succès scolaires, j'en voulais
toujours plus. Ainsi m'était venu le désir insensé
de tout maîtriser par la pensée. Tout, Tout,
Tout !... Désir insensé qui devint folie dès
qu'il se transforma en exigence. Donc, je voulais tout comprendre
et, pour ce faire, je me trouvais constamment entraîné
hors des frontières de la pensée raisonnable.
Dans ce non-monde désolant, je me trouvais comme sur
une mer déchaînée. Dès que je tentais
de regagner le rivage et le pays des hommes, un courant m'entraînait
vers le large. De ces années d'exil en terre sauvage,
j'ai quand même rapporté quelque chose qui peut
être précieux et dont je vous parlerai tout à
l'heure. C'est un personnage fabuleux que mon esprit malade
a laborieusement exhumé des fonds obscurs où
il se débattait contre une méchante pieuvre
: c'est ma grande amie Mômmanh.
« - Tout ceci est bien confus, me dis-tu.
- N'aie crainte, tout va s'éclairer. Bientôt,
je t'expliquerai cette étrange maladie. Quand je t'aurai
présenté ma chère Mômmanh,
je te dirai comment elle a contribué à me faire
ce cadeau empoisonné. »
Merci Mômmanh.
Pour l'instant, comprends que l'espèce de folie dont
je souffrais éloignait de moi toute fille en quête
d'amour. Donc, quand je m'appliquai à devenir «
quelqu'un de bien », je commençai par m'arc-bouter
pour repousser le démon qui s'était emparé
de mon esprit. Dans un premier temps, en dépit d'efforts
tels qu'ils me laissaient épuisé, je n'y parvins
que très partiellement. Ce « petit peu »
fut cependant suffisant pour me rendre à nouveau fréquentable.
Faut-il te préciser que je nourrissais alors beaucoup
d'illusions. Je croyais encore que les belles, dépositaires
de leur charnelle enveloppe d'immortalité, l'offriraient
seulement à ceux qui en étaient dignes : les
conquérants de l'infini, les meilleurs. La beauté,
telle la face de Dieu, ne pouvait s'associer qu'à la
bonté, celle qui protège toute existence jusqu'aux
rives de l'espace-temps. Une mésaventure, une de plus,
aurait pourtant dû m'éclairer, mais il faut croire
que je refusais alors ce genre de révélation.
Après que j'eus pris la peine de faire réparer
mes dents de devant, d'aller chez le coiffeur et de me vêtir
convenablement, une jolie demoiselle s'était intéressée
à moi ; elle m'avait fait comprendre qu'elle était
prête, pour le moins, à faire un bout de chemin
en ma compagnie et qu'elle aurait plaisir à m'offrir
un ticket d'embarquement pour les étoiles. Jamais je
n'avais été aussi près d'y arriver. Enfin
j'allais baiser ! pour de bon !
Mais pourquoi donc, Bon Dieu ! Pourquoi lui avais-je alors
annoncé mon intention de partir en Afrique porter la
civilisation aux pauvres noirs qui vivaient dans l'obscurantisme
?
Elle m'avait répliqué : « Je ne suis
pas une petite sœur des pauvres. » Pendant que
j'étais sous le double coup de la surprise et de la
contrariété, elle m'avait tendu ses lèvres
et je les avais refusées. Pourtant, si elle avait su
que, dans le tiers-monde, les coopérants français
menaient la plupart du temps une vie de château, la
jolie demoiselle m'aurait suivi et je n'aurais peut-être
pas d'histoire à te raconter.
En tout cas, une jolie fille s'était intéressée
à ma personne : j'en conclus que j'étais sur
la bonne voie. Je continuai de m'évertuer à
devenir « quelqu'un de bien » et j'eus bientôt
ma récompense. Mon Amour tomba des nues comme la foudre.
Je n'en suis pas encore remis.
Depuis ce jour, Mon Amour m'a fait subir moult désenchantements.
Malgré tout, mon esprit n'est pas totalement érodé
de sa conviction originelle. Je ne crois plus au Père
Noël, ni au dieu de mes parents, ni dans l'infaillibilité
de saint Lénine, pas plus que dans celle de saint Mao,
son cousin. Non, j'ai heureusement perdu la foi en tout cela.
Mais je crois toujours que la beauté des femmes est
d'essence divine, une illumination dans la pétaudière
où nous nous débattons, un ange qui nous guide
vers l'immortalité.
Tu crois que je m'exalte, que mon esprit fait des bulles
qui montent et chatoient un bref instant avant de se dissoudre
dans les rayons du soleil ?
C'est bien ce que tu penses ?
Alors, le moment est venu de te présenter Mômmanh.
Voici bien longtemps déjà, je me demandais
comment la nature avait pu accoucher de cette infernale merveille
que nous sommes : l’homme. J’ai exploré
comme j’ai pu l’espace et le temps, surtout le
temps. Et je l’ai découverte, dans les méandres
et le tumulte de l’histoire, dans l’explosion
de la vie, et même dans le big bang. Et je l’ai
vue à l’œuvre, tâtonnant, multipliant
les expériences, cherchant son chemin vers je ne sais
quoi, si ce n’est que je le cherche aussi, toi de même,
et qui est peut-être ce que nous appelons « bonheur
».
Celle que j’ai vue ne ressemble à rien de ce
que nous connaissons : ni Dieu ni mortel, ni fort ni faible,
ni esprit ni matière, ni conscient ni inconscient,
ni être ni néant. Un gigantesque appel à
être, tel le Cri du peintre Munch répercuté
par tous les échos de l’univers, quelque chose
ou quelqu’un qui serait un formidable appétit
d’exister doué de pouvoirs mystérieux
. Voilà le meilleur portrait que je puisse t’en
faire. C’est une force obscure présente partout,
en tout temps comme en tout lieu. Partout dans l’univers
je rencontre ses avatars. J’en porte moi-même
un, de ses avatars. Et toi mon ami, tu en portes un autre.
Eh oui !
Quand il lui arrive quelque chose de bon, elle s’en
souvient et désormais s’efforce de le répéter.
Mais s’il lui arrive quelque chose de mauvais, elle
s’en souvient de même et s’efforce toujours
de l’éviter. C’est ainsi que tout au long
des milliards d’années elle a constitué
sa fantastique mémoire. Et malgré cette sagesse
qui touche presque l’infini, elle a besoin de nos yeux
pour voir, elle a besoin de notre conscience pour se connaître.
Elle me conduit quand je suis dans l’embarras, si toutefois
j’ai trouvé la force de lui parler humblement.
Et, dans la mesure de mes infimes moyens, en scrutant le monde
au-delà des multiples horizons, c’est moi qui
éclaire son chemin. Elle est la grande aveugle et moi
le petit paralytique.
Donc, je porte en moi un seul de ses milliards d’avatars.
Ou bien, c’est lui qui me porte. Va savoir. En tout
cas, comme tous les autres, celui-là, le mien, est
chargé d’une immense mémoire. Il se souvient
de tout ce qui a ému la lignée complète
de mes ancêtres, en passant par les premiers primates,
plusieurs millions d’années avant Lucy, jusqu’aux
premières bactéries, quelques milliards d’années
plus tôt, et en remontant même au-delà.
Elle me dit.
-Que vois-tu ?
-Je vois la mer.
-Alors, approche, mon petit. Il y a plein de bonnes choses
là. Approche, mais surtout, surtout ! n’y entre
pas.
-Je sais : le milieu aquatique, lequel était bon pour
mes ancêtres poissons ne l’est plus pour moi.
D’accord. Les souvenirs périmés ont été
effacés. Ou masqués ? Va savoir. En tout cas,
sa mémoire vive guide mes pas. »
L’ai-je vue ? Ou bien ai-je cru la voir ? En tout cas,
je ne connais personne d’autre qui l’ait ne serait-ce
qu’aperçue. Mômmanh
possède ce trait commun avec les apparitions de la
Vierge dans la grotte de Lourdes : seule Bernadette les voyait.
Ou avec les voix qui parlaient à Jeanne d’Arc
: elle seule les entendait.
En tout cas, moi, je l’ai vue pour de vrai, deux fois.
Tu n’es pas obligé de me croire, bien sûr.
Eh oui, par deux fois elle m’est apparue.
La première, ce fut précisément dans
cette montagne là, par un bel été, un
an avant que Jeanne n’apparût à son tour.
C’était au sortir d’un grand bois, à
la lisière d’un alpage à l’herbe
fleurie peuplé de vaches, en regardant vers les glaciers
et les sommets enneigés.
Elle se dressait vers le ciel, debout contre la montagne.
Elle avait le visage d’une jeune fille à l’âge
immortel et elle me fixait de ses grands yeux chargés
de lourds souvenirs. Avides de savoir aussi, ô combien
! Ses habits étaient de belle eau pure et fraîche,
de verdure en tous genres et de fleurs assorties, de cascades
et de rochers. Il y avait de la mer aussi, dans ses habits.
Des lianes et des arbres centenaires lui faisaient des bras
et des jambes. Dans ses mains d’agilité gracieuse,
elle tenait.., elle tenait… Mais qu’est-ce qu’elle
tenait donc ?.. Dans ses mains d’habileté souriantes,
elle tissait des baisers. Pour moi. Pour toi, si tu veux.
Ses grands yeux chargés de lourds souvenirs, ô
combien avides de savoir, me fascinaient, me parlaient. Voilà
ce que j’y lus :
« Cesse de faire le con. Tu m’entends ? Cherche-moi.
Cherche après moi de toutes tes forces. Quand tu m’auras
trouvée, je t’aiderai. »
Elle continua de me fixer intensément pendant un instant
d’éternité, puis elle se fondit dans la
nature.
De ce jour a commencé notre alliance. Depuis, elle
n’a cessé de m’accompagner. C’est
elle qui m’aide à tenir debout.
Elle ne sait pas tout, loin de là. Elle a fait des
erreurs. Peut-être même que je suis une de ces
erreurs. Mais elle a inventé pour moi la conscience
libérée. (Cher ami, je t'expliquerai un
peu plus loin).
« Que dis-je ? Pour moi ? Non : à travers moi.
»
Et, en prime, elle m’a donné l’amour.
|