(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence",
"besoin d'existence", va voir au chapitre
2.)
J'avais déjà pris l'avion une fois :
je m'étais offert ce luxe pour rentrer plus vite
d'Algérie, lors de ma « libération
». Quant à Jeanne, c'était son premier
voyage dans les airs et elle se cramponnait à
mon bras, enfonçant ses ongles dans ma peau,
pour tromper sa frayeur. J'éprouve le même
genre de peur en voiture quand ce n'est pas moi qui
tiens le volant et que je n'ai pas une totale confiance
dans le conducteur.
L'avion était un DC 6, un appareil à
hélices qui ne devait pas tarder à entrer
au musée. Nous fîmes une première
escale à Bordeaux, puis l'obscurité nous
enveloppa. Pendant que nous survolions, paraît-il,
les Pyrénées, l'Espagne, le Maroc, le
désert, tous également emballés
dans la nuit, je jouais d'abord avec plaisir, puis avec
un agacement croissant, mon rôle de protecteur
magique. Mais je finis par renoncer.
Puisque le « ronron » des moteurs était
obstinément régulier, que l'hôtesse
affichait son gracieux ennui, que l'air nous portait
avec beaucoup de ménagements, sans toutes ces
irrespectueuses secousses que nous imposent d'autres
modes de transport, le train, par exemple, puisque tout
était si apaisant, je glissai dans le sommeil
ainsi qu'un bébé abusé par une
tendre berceuse. Pendant ce temps, Jeanne se débattait
dans les affres de la peur.
Mais il était dit que je ne devais pas dormir
cette nuit-là. En effet, les haut-parleurs annoncèrent
calmement : « Vous êtes priés d'attacher
vos ceintures, car nous allons traverser une zone de
turbulences. » Et l'avion se mit à cahoter
sur ses coussins d'air, comme une carriole dévalant
sans freins la pente d'une montagne. Par les hublots,
nous pouvions voir, de temps à autre, un furieux
éclair blanc déchirer la nuit. Il arrivait
aussi que nous tombions comme un ascenseur brusquement
décroché. Au bout d'un temps beaucoup
trop long, cela s'arrêtait : nous étions
sauvés pour cette fois, mais une nouvelle chute
ne tardait pas à se produire. Il est probable
qu'après cela, nous reprenions de l'altitude,
car nous n'avons jamais heurté rien de solide.
Le commandant de bord avait eu bien raison de nous faire
attacher, car ma Jeanne, si impulsive, se serait précipitée
sur la porte pour quitter cet endroit. Elle se raccrochait
encore à moi dans sa détresse, mais les
éléments déchaînés
étaient les révélateurs de mon
imposture : non, je n'étais pas le bon génie
qu'elle attendait. Je regardai comment se comportaient
nos frères humains, les autres passagers que
je supposais être de vieux coloniaux expérimentés.
La plupart semblaient ne ressentir aucune frayeur ;
certains lisaient, d'autres causaient paisiblement.
Je fus alors à demi rassuré, suffisamment
en tout cas pour reprendre mon rôle de mâle
protecteur.
Puis l'air et les cieux redevinrent paisibles. Jeanne
se serra tendrement contre moi et nous sentîmes
que l'amour nous enveloppait. « Imbéciles
heureux. » dis-tu ? Oh non ! Son chaud manteau
paraissait bien trop solide pour n'être tissé
que d'illusions.
 |
Jeanne me dit que nous fîmes escale à
Bamako, alors qu'il faisait encore nuit, mais
je n'en ai gardé aucun souvenir. Pendant
que se faisaient les mouvements de passagers et
de fret, nous restâmes dans l'avion. C'est
là, toujours en avance donc, que ma féminine
moitié avala sa première bouchée
d'Afrique : c'était chaud, âcre et
riche, garni d'une jonchée de senteurs
fortes, en vrac, qui se chamaillaient vigoureusement.
Curieuse de la moindre sensation nouvelle, ma
Jeanne en fut toute excitée. Mais déjà
l'avion s'élançait lourdement sur
la piste d'envol et elle s'agrippa de tous ses
ongles à mes bras. |
Bientôt, le jour se leva, franchement et rapidement,
à la mode des tropiques. Alors, un morceau d'Afrique
s'offrit à nos regards. C'était bizarre
et décevant. Nous voyions une terre rougeâtre
piquetée de petits ronds verts qui ressemblaient
vaguement à des artichauts. Les villages apparaissaient
comme des jouets fragiles posés n'importe comment
sur cette terre désolée. Ce que je sus
plus tard être des champs étaient comme
les coups d'ergots d'une poule qui aurait gratté
au hasard pour chercher des graines. Il n'y avait pas
d'hommes, puisque nous ne pouvions les voir à
cette distance. Je me demandai d'ailleurs s'ils existaient
et, dans l'affirmative, ou diable pouvaient-ils bien
trouver de quoi vivre ! Par ci, par là, de rares
taches claires, vaguement scintillantes, ressemblaient
à des flaques d'eau. Le plus souvent, le rouge
cru de la latérite était la tonalité
dominante et ce qui, vaguement vert, devait être
de la végétation, y apparaissait comme
des salissures. Pourtant non, nous n'arrivions pas sur
la lune.
Nous descendîmes sur l'aéroport de Ouagadougou.
Les pneus rebondirent une fois sur l'asphalte avant
de rouler aussi sûrement que ceux d'une voiture.
Nous étions vivants et en pleine santé.
Hourrah !
Au sortir de l'avion, nous entrâmes dans un bain
de chaleur plutôt moite : le premier baiser de
l'Afrique ; à nous de l'accepter ou de repartir.
Le directeur de mon école était là.
C'était, et pour encore quelques années,
un Français. Il nous accueillit à la manière
dont les exilés accueillent le compatriote qui
leur apporte comme une bouffée d'air frais, un
peu de ces nourritures dont leur nation leur a donné
le goût et qui, à force de manquer, créent
un désir impérieux que l'on nomme «
mal du pays ». Ainsi, à l'étranger,
on verra les Français se comporter bizarrement
: un ambassadeur recherchant la compagnie d'un maçon,
par exemple, ou un puisatier apprenant le bridge et
le tennis pour faire plaisir à son ami l'avocat.
Le collègue directeur nous fit monter dans sa
Deudeuch de service.
Pour commencer, nous travers âmes une grande
agglomération peuplée presque exclusivement
de noirs : une nouveauté, mais pas vraiment une
surprise.
L'extrême pauvreté et la misère
non plus, n'étaient pas vraiment des motifs d'étonnement
: la presse du « Parti » nous l'avait maintes
fois annoncé. C'était, disait-elle, la
conséquence du « néo-colonialisme
». Toujours la même histoire, dans le fond
: un nouvel épisode de la « Lutte des Classes
», c'est-à-dire le combat implacable que
menaient les riches pour voler les pauvres. Cette guerre
était la gangrène de l'humanité
et elle s'étendait, envahissant le temps, entends
l'« Histoire », et l'espace, à savoir
la Terre entière. Elle ne prendrait fin qu'avec
la disparition de la classe exploiteuse, celle des riches,
grâce à la collectivisation des entreprises
privées. Alors, l'être humain redeviendrait
naturellement bon et le faux paradis de l'au-delà,
promis par tous ces religieux, mystificateurs et escrocs,
serait remplacé par le vrai paradis installé
sur notre bonne vieille Terre grâce aux communistes.
Pourquoi la sélection
naturelle a-t-elle fait de nous des êtres
de foi ? |
Mômmanh
a fait l'homme tel qu'il exige des piliers très
solides pour appuyer son idéologie. Ils sont
d'abord forgés par une réflexion aussi
profonde que possible. Ensuite, trempés dans
l'acide de la foi, censés être désormais
indestructibles, ils deviennent des dogmes.
La foi aussi est un don de Mômmanh,
pas intentionnel, car elle ne fait pas de plan, mais
un choix empirique, puisqu'elle retient ce qui a fait
ses preuves.
Le dogme de la « Lutte des Classes » était
censé expliquer presque intégralement
les défauts de la nature humaine et les malheurs
de l'histoire.
Cette explication, j'étais tout prêt à
l'admettre, mais il me fallait d'abord la comprendre
et, pour cela, interroger les faits jusqu'au moment
où je serais convaincu de sa justesse. Ainsi
l'exigeait ma soif insatiable de tout maîtriser
par la pensée, douloureuse passion dont tu sais
qu'elle avait son bon côté : très
utile quand je parvenais à la contrôler,
elle devenait, hélas, comme toutes les passions,
très dangereuse quand elle s'emballait comme
une cavale folle, m'entraînant, cramponné
à son cou, livide et muet d'effroi.
Ce n'était pas la première fois que je
m'employais à contrôler la fiabilité
d'un dogme du « Parti ». Tiens, cet autre
exemple émerge des marais de ma mémoire.
C'était quelques années plus tôt,
pendant la Guerre d'Algérie et, bien entendu,
le « Parti » expliquait qu'il fallait voir
là, tout simplement un épisode de la «
Lutte des Classes ». J'avais alors la possibilité
de poursuivre mes études et de rester sursitaire,
à l'abri jusqu'à ce que cette vilaine
affaire soit terminée : au lieu de cela, et bien
que j'aie horreur des coups de feu autant que des coups
de couteau, je « cassai » mon sursis et
je me portai volontaire pour effectuer mon service militaire
en Algérie ; je voulais voir de mes yeux cette
sinistre classe possédante en train d'accomplir
ses noirs dessins, mais je ne parvins jamais à
la distinguer clairement. Une nouvelle fissure s'était
formée dans la carapace de ma foi toute neuve.
Mais il en faudrait bien d'autres pour qu'elle se déchirât
complètement. D'ailleurs, n'avait-elle pas été
griffée dès le début, quand j'avais
refusé d'admettre que « La religion est
l'opium du peuple » : je ne pouvais considérer
le brave homme qui fut mon curé comme un trafiquant
de drogue, ni ceux qui étaient morts pour leur
foi comme des dealers et des drogués.
Cette fois encore, j'allais consacrer de longues années
à m'efforcer de comprendre comment les néocolonialistes
fabriquaient la misère du tiers-monde afin de
s'en repaître. Le moment tant désiré
de cette révélation ne devait jamais venir.
Il me faudrait continuer de chercher jusqu'au jour où,
ayant accédé à l'intuition d'une
meilleure explication de l'histoire, je basculerais
définitivement dans I'hérésie.
En attendant, ma foi continuerait de se lézarder
petit à petit.
Le directeur était un homme affable et volontiers
bavard. Il interrompit son flot de paroles dès
que nous l'assaillîmes de nos questions : sentant
combien nous étions avides de découvrir
notre nouvelle terre, il fit de son mieux pour nous
satisfaire.
Dans la chaleur montante et la lumière crue,
impitoyable, des tropiques, nous traversions la capitale.
Même la Deudeuch, qui aurait pourtant dû
nous être familière, paraissait étrange
ici : maculée de boue rouge, les sièges
enduits de matières douteuses agglutinées
par une substance grasse, vraisemblablement à
base de transpiration abondante, les jantes bosselées,
les pneus balafrés d'inquiétantes cicatrices,
les portières, les vitres et diverses composantes
de la carrosserie disjointes, comme si elles avaient
été déposées puis remontées
en catastrophe, sans aucun soin. Ce moyen de transport
nous paraissait encore plus effrayant que l'avion, mais
il y avait une telle anarchie dans la circulation qu'il
était impossible de rouler vite : donc, tant
que nous fûmes dans les limites de la capitale
que, décidément, je ne peux appeler ville
sans dénaturer ce mot, je me sentis en sécurité.
Ma Jeanne et moi, nous sommes inlassablement curieux
de tout ce qu'on peut trouver sur cette terre, et même
au-delà : c'est une des raisons pour lesquelles
nous revendiquons le droit de vivre mille ans. Mais
il paraît que cette requête, pourtant modeste,
est déraisonnable ; alors, il nous faut bien
laisser à d'autres, à ces inconnus du
futur, le plaisir de découvrir d'autres nourritures
existentielles, sur terre comme par delà les
cieux. J'espère que nous pouvons leur faire confiance
! De toutes façons, nous n'avons pas le choix.
Alors, qu'ils sachent bien ceci.
Aucun pays ne se livre entièrement du premier
coup.
De toutes les aptitudes à voir, à sentir,
à comprendre, à goûter... dont Mômmanh
a doté l'homme, nous n'avons développé
qu'une partie : celle qu'a travaillé notre matrice
culturelle d'Occidentaux Français. Le reste,
à force d'être négligé, a
perdu presque toute sa vitalité. Pourtant, quelques-uns
de ses éléments sont encore capables de
renaître, pour peu qu'on les stimule, en s'efforçant
de s'adapter à un monde nouveau, par exemple.
Mais, pour réussir cette métamorphose,
il en faut des efforts et du temps.
Pense à un bon vin, produit d'un terroir et
d'une culture : il est rare, n'est-ce pas, que tu puisses,
dès le premier verre, savourer toutes ses qualités
; il arrive, souvent même, que le néophyte
le juge mauvais et lui préfère un pétillant
« Coca Cola ». Il faudra que tu l'aies goûté
maintes fois, de préférence en compagnie
de bons amis, pour que tu deviennes sensible à
ses multiples composantes, inventions de la nature vivante
offertes à qui n'a pas perdu le goût de
la vie. Eh bien, la découverte d'un pays nécessite,
à tout le moins, une aussi patiente initiation
et, bien sûr, au bout de tous ces efforts pour
vous ouvrir à des saveurs nouvelles, après
ces longues fiançailles, il n'est pas sûr
que les épousailles se fassent.
Le pays où tu mets les pieds pour la première
fois n'offre pas seulement des qualités à
découvrir : ce serait trop beau et même,
probablement, ennuyeux. Il faut aussi prendre conscience
de ses défauts et apprendre à s'en accommoder.
Parmi les Français d'Afrique, les anciens, nos
initiateurs, exprimaient ceci par une parabole.
Un Français nouvellement arrivé fait
son parcours initiatique. Il découvre une mouche
dans son verre : par réflexe, il jette le bon
whisky et fait laver son verre. Quelques mois plus tard,
ce sont deux mouches qui se débattent dans son
whisky : il se contente de les enlever avant de boire.
Au bout de quelques années, il est devenu un
ancien. C'est à ceci qu'on s'en aperçoit
: quand il n'y a pas de mouche dans son verre, il en
attrape au moins une pour l'y mettre.
Enfin, il y a toujours, dans la découverte d'un
pays, des nouveautés attachantes qui se laissent
apprécier tout de suite : la saveur d'un fruit
comme la mangue, par exemple, ou la violence passionné
d'un paysage, la douceur de la lumière, la beauté
des femmes, la gaîté ambiante... et que
sais-je encore ?
 |
Dans un premier temps, cette étrange
capitale nous en mettait plein la vue. Et c'était
bon !... Mais comment te le donner à ressentir
?
Tout était nouveau, comme si nous avions
changé de planète. Pauvre, le plus
souvent, voire loqueteux, miséreux, mais
nouveau ! Les arbres, les rues, les habitations,
les costumes, les gens, et même les oiseaux...
Mais oui ! |
Tiens ! à ce propos, nous découvrîmes,
comme une note d'humour bienvenue, ces affreux volatiles
au coudéplumé, à la tête
garnie de bourrelets répugnants évoquant
des viandes avariées, ces gros oiseaux incongrus
tels des pets sonores dans une assemblée mondaine,
ces pauvres vautours mal-aimés dont le plumage
paraissait sale, comme s'ils s'étaient ébattus
dans les détritus. D'ailleurs, sans surprise
aucune, nous apprîmes qu'ils sont de grands consommateurs
d'ordures, des éboueurs bénévoles
surnommés les charognards, ces malheureux bienfaiteurs
de l'humanité qui ont tiré de mauvais
numéros à la grande loterie de l'Evolution.
Le chauffeur-directeur nous apprit que les abattoirs
de Ouagadougou étaient leur quartier général.
Beaucoup de femmes allaient les seins nus, sans provoquer
la moindre gêne, semblait-il. Attachés
dans le dos de leur mère, des bébés,
noirs eux aussi, dodelinaient de la tête en tous
sens, au gré des mouvements maternels. Il y avait
d'antiques camions que nous n'avions vu nulle part ailleurs,
si ce n'est dans des films sur la Guerre 14-18, et qui
semblaient rescapés d'un bombardement ; ils portaient
d'énormes et très hauts chargements de
bois, inclinés à tel point qu'ils auraient
dû se renverser : un moment, je me demandai sérieusement
si les lois de la pesanteur n'étaient pas, elles
aussi, différentes dans ce pays.
Les filles et les femmes portaient hardiment toutes
sortes de choses en équilibre sur leur tête
: des jarres bien ventrues, des fagots, de grandes cuvettes
émaillées aux couleurs vives, de petites
tables dont on aurait dit qu'elles avaient été
fabriquées par des enfants et qui servaient d'éventaires
aux marchands et aux marchandes ; ainsi chargées,
elles se tenaient bien droites, la poitrine en avant
telle la proue d'une caravelle, et elles avançaient
en se déhanchant autant qu'il le fallait, mais
tout de même avec une certaine grâce et
beaucoup d'aisance.
Il paraît que cet exercice quotidien leur donne
un port de tête altier. Jeunes encore, c'est tout
ce qui restait de leur beauté : leurs conditions
de vie et leurs travaux physiques étaient si
durs qu'à trente ans elles en paraissaient plus
de soixante.
Les hommes, eux, ne portaient rien sur la tête
: leur moyen de transport et de locomotion était
le vélo, dont j'appris ultérieurement
qu'ils le nommaient « cheval de fer », lourd
et solide vélo dont le porte-bagages aurait pu
supporter le poids d'une enclume de forgeron. Ils transportaient
de pauvres affaires, parfois emballées dans des
haillons, ou ficelées au moyen de lianes grossières
; il arrivait que leur chargement eût l'allure
d'un échafaudage grotesque et branlant composé
de biens hétéroclites et très humbles
: des grappes de poulets étiques, la tête
en bas, des fagots, des brassées de calebasses
blondes, - ces curieux récipients de toutes formes
qui ressemblent à des peaux de citrouilles dures
comme du bois -, des caisses de petites marchandises,
des sacs de grain, des bottes de légumes, des
coupe-coupe ou quelque autre outil bien modeste, d'étroits
rouleaux de grosse cotonnade tissée au village
par le propriétaire du vélo...
Les femmes, les vélos et les camions antiques
n'étaient pas les seuls moyens de transport :
il y avait aussi des processions de petites charrettes
en métal équipées de pneus, tirées
par des ânes. Même si leur montage était
fait sur place, elles représentaient bien les
produits industriels de notre monde occidental, surtout
quand on les comparait aux objets de l'artisanat local
: des arcs non façonnés, des sagaies en
bois brut armées d'une pointe de fer forgé
sans symétrie, des poteries grossières
ornées de motifs qui ressemblaient à des
dessins d'enfants, des vêtements blancs informes
appelés boubous et faits d'étroites bandes
de cotonnade du pays cousues les unes aux autres, de
petits meubles bancals qui insultaient les lois de la
géométrie et de l'équilibre, des
nu-pieds faits de lanières découpées
au couteau dans de vieux pneus, luxe dérisoire
de ces citadins qui ne voulaient plus marcher pieds
nus pour qu'on n'allât pas les confondre avec
ces paysans qu'ils étaient la veille encore...
Tous ces objets étaient réalisés
entièrement à la main, sans mesures précises
et avec des techniques - il me faut bien le dire - primitives
: combien de fois allions-nous rencontrer dans l'usage
quotidien, tels la pierre plate pour écraser
les céréales, ou encore le rustique métier
à tisser des paysans, ces mêmes objets
que l'on peut voir dans les musées sur la préhistoire
!
L'usage de la roue - Non ! Je n'exagère pas
! -, l'usage de la roue, donc, était tout récent,
et il se limitait aux objets d'importation. Après
un siècle de colonisation, les Burkinabés
n'avaient pas encore décidé d'en fabriquer
eux-mêmes : peut-être leur semblait-il dérisoire
de vouloir fabriquer à la main et à grand
peine ce que l'industrie produisait si facilement ?
Quelles sont les bases de l'existence
humaine au Burkina Faso ? |
Dans ce pays où cohabitent quelques dizaines
de peuples ayant chacun sa langue et sa culture, les
civilisations n'avaient pas développé
les mathématiques, ni les sciences. Donc la technologie
était à l'avenant : préhistorique.
Mais leur pensée, cheminant sur des voies différentes
des nôtres, avait certainement découvert
d'autres aliments pour apaiser l'insatiable faim d'existence
qui nous mène tous. Oui, quelle était
donc la contribution de ces peuples au patrimoine de
l'humanité ?
Au Burkina Faso comme
en n'importe quel autre pays de la Terre, les hommes
font leur vie avec ce que leur propose la nature. Ici
comme ailleurs, les dons de Mommânh
sont pour beaucoup dans les couleurs et les goûts
que va prendre l'humaine existence. Or, à part
un trop plein de soleil et un lot convenable de maladies
tropicales endémiques, la nature n'a pas offert
grand chose aux Burkinabés, pas grand chose de
consommable, j'entends.
Quand les paysans en avaient tiré de quoi faire
un copieux repas chaque jour, sans viande, ils estimaient
que leurs affaires n'allaient pas si mal. Par ailleurs,
le pays ne recèle pratiquement aucune ressource
rentable. Pas de pétrole, ni d'hydroélectricité,
ni aucune autre source d'énergie à bon
marché. Pas de diamants, ni de cuivre, ni même
de fer, aucun minerai si ce n'est quelques pincées
d'or qui ne servent qu'à faire rêver :
ne vit-on pas, je ne sais plus en quelle année,
déclenchée par une rumeur que je crois
sans fondement, une éphémère ruée
vers l'or, dans le nord du pays, comme le coup de mâchoire
dans le vide d'un requin affamé.
Qu'est-ce que l'animisme
? Comment se sont enchaînés l'animisme,
le polythéisme, le monothéisme,
l'athéisme ? |
Donc, Mommânh
ne s'est pas montrée généreuse
envers les Burkinabés. Mais ne s'est-elle pas
montrée également pingre, ou presque,
à l'égard des Japonais ?
Voyons maintenant l'autre ensemble de ressources existentielles
: la culture. Elle est d'autant plus performante que
sont étendues les connaissances les plus proches
de la rigueur scientifique. La culture d'une nation
s'acquiert grâce à de multiples échanges
entre peuples, associés à de bonnes conditions
pour les études : le temps et les moyens matériels.
Eh bien, ces ferments culturels étaient ont été
très chichement attribués dans la dot
de l'Afrique Noire.
L'idéologie de base est à l'avenant.
Elle est préhistorique : c'est l'animisme.
En effet, l'idéologie s'appuie sur l'explication
globale du monde qui paraît la plus plausible.
Dans la préhistoire, les premiers hommes crurent
que tout être, et même toute chose, à
l'instar de l'homme, étaient gouvernés
par des esprits : ils venaient d'inventer l'animisme.
Plus tard, à la lumière de nouvelles
connaissances, d'autres hommes jugèrent invraisemblable
l'existence des esprits. Alors, quoi ?... Et ils inventèrent
le polythéisme, comme les Grecs.
Chaque peuple ayant les siens, les dieux étaient
des millions et des millions. Encore plus tard, cette
immense foule de divinités qui se contredisaient
et se chamaillaient sur toute la terre parut vraiment
trop incohérente : on inventa le monothéisme.
Puis vint l'athéisme...
Ces croyances sont notre chien d'aveugle pour explorer
l'immensité du réel et en tirer le meilleur
parti. Celui qui servait ainsi de guide aux Burkinabés
était, là encore, un fossile vivant, bien
proche de l'animisme.
Les animistes croient que, tout comme l'homme de chair
est habité par une âme immatérielle
: son esprit. La nature entière a été
créée par des esprits, elle est gouvernée
par des esprits, elle est habitée par une multitude
d'esprits. Dans la chair du lion se trouve l'esprit
du lion, dans l'eau de la rivière se trouve l'esprit
de la rivière, et ainsi de suite. Pour obtenir
ce qu'on veut de la nature, il faut appeler la puissance
des esprits.
Je découvris cette croyance par hasard, un jour
où tous mes élèves refusaient de
couper les hautes herbes sur le terrain qui allait être
leur jardin. Ils étaient pourtant très
motivés pour ce travail. Tous avaient improvisé,
avec plus ou moins de bonheur, des excuses dont la somme
était invraisemblable : noces, funérailles,
travaux collectifs, marché, convocations administratives...
Il y avait même un faux pansement.
« - Que vous ai-je donc fait, pour que vous me
traitiez ainsi tel un imbécile ? Pourquoi cette
insulte ?
Et l'un d'eux osa me révéler la vraie
raison de leur attitude.
« - C'est le dieu, Monsieur. Il est dans les
herbes. Si on les coupe, il va être fâché.
- Trop fâché, même ! Renchérit
un autre. Il va y avoir un grand malheur.
- Tu vois, patron, l'herbe est verte : le dieu est là,
c'est sûr !
- Monsieur, tu attends quelques jours seulement. Quand
l'herbe est bien sèche, le dieu est parti. Alors
on coupe l'herbe... tranquilles. »
Evidemment, de telles croyances ne sont guère
propices aux découvertes scientifiques : quand
on cherche quel mauvais esprit est responsable d'une
maladie, les chances sont amoindries de découvrir
le véritable coupable, un microbe, par exemple.
 |
Ceci dit et malgré tout, quand on suit
un chemin différent, fût-t-il complètement
erroné, on doit découvrir des choses
différentes. Donc, en suivant les voies
tracées par leur credo animiste, les Burkinabés
devaient avoir fait d'originales découvertes.
C'est vrai, mais je ne parvins à voir que
les plus évidentes. Je pense d'abord à
la virtuosité de leurs batteurs et de leurs
danseurs pour qui leur art paraît aussi
aisé et essentiel que la respiration chez
moi. Je pense aussi à leur large sourire
qui n'est pas de politesse comme chez les Asiatiques,
mais de simple bonne humeur, et qui trône
comme un soleil au milieu de l'extrême pauvreté.
Je ne pus découvrir le secret de ce sourire. |
Je pense aussi, et j'aurais dû commencer par
là, à la qualité de l'accueil burkinabé.
Ma Jeanne, nos enfants et moi-même, nous avons
été heureux dans ce pays et quand nous
ne l'étions pas, nos hôtes n'y étaient
pour rien. Et pourtant, leur façon de vivre et
leur univers mental étaient aussi éloignés
du nôtre que pourraient l'être ceux d'extra-terrestres
vraiment étranges.
A ce propos, je ne peux résister à la
tentation de vous raconter une anecdote.
En excursion dans la brousse avec des amis, nous devions
passer la nuit dans un village reculé où
les enfants n'avaient encore jamais vu de blancs. Et
ils étaient nombreux, ces petits noirs aux grands
yeux écarquillés qui se pressaient autour
de notre modeste campement. Les plus hardis nous touchaient.
Ils observaient tout : voitures, lits de camp, glacières,
bagages, toutes nos affaires et aussi le moindre de
nos gestes, le moindre de nos actes. Nous étions
comme des animaux dans un zoo.
La soirée s'avançait, nous aurions aimé
dormir, mais les enfants étaient toujours là
et aucun signe ne venait qui aurait indiqué leur
intention de respecter notre sommeil et notre intimité.
Nous ne pouvions leur parler car aucun ne comprenait
le français. Ce soir-là, nous nous sentions
loin, loin, bien loin de chez nous.
C'est alors que le « Saint Esprit » descendit
sur notre ami Roger. De sa belle voix d'Italien, il
se mit à chanter « J'irai revoir ma Normandie
» et il entreprit d'apprendre cette chanson aux
enfants. Eux aussi se mirent à chanter :
« J'irai revoir
ma Normandie,
C'est le pays
Qui m'a donné
le jour. »
Après quoi, Roger mima l'homme endormi et, par
gestes, indiqua aux enfants qu'ils devaient partir.
Nous passâmes une bonne nuit, sous les étoiles.
Revenons aux trouvailles des multiples cultures de
ce pays : je ne fus pas capable de savoir si d'autres
inventions burkinabés sont valables ou non. Ils
prétendent avoir découvert quantité
de bonnes recettes, dans plusieurs domaines, découvertes
que notre attitude méprisante nous conduit à
ignorer totalement. Ils auraient quelques médecines
locales efficaces ; ils sauraient traiter, à
leur façon, le stress et quelques autres affections
de l'âme ; ils auraient même, dans les domaines
de l'agriculture et de l'artisanat, quelques techniques
intéressantes de leur invention.
Il est vrai que nous étions bien mal préparés
à découvrir l'âme de l'Afrique Noire.
Une culture, nous l'avons vu, est une architecture
vivante et complexe issue d'une somme d'apprentissages.
Il est presque aussi difficile de changer de culture
que de changer de corps pour renaître à
une autre vie. Mais ce n'était pas la seule limitation
dans notre aptitude à découvrir : nous
étions orientés vers un autre but : apporter
« La Civilisation » aux pauvres noirs.
Il existe une idéologie occidentale qui veut
régir le monde. On peut la résumer à
ceci : science matérialiste, démocratie
et droits de l'homme. Au temps de notre jeunesse, dans
toutes les cultures du monde, mais surtout dans la nôtre,
les intellectuels occidentaux piochaient tout ce que
notre idéologie jugeait bon. Le produit de cette
moisson était appelé : « La Civilisation
». Et la France,
 |
dans ses ex-colonies, envoyait
des « coopérants » chargés
de la répandre.
Nous ne venions pas au Burkina
Faso pour apprendre, mais pour enseigner «
La Civilisation ». Cet enfermement dans
notre idéologie était un deuxième
obstacle dans la découverte des cultures
burkinabées.
|
En ce qui concerne la pensée animiste, lors
de notre arrivée en Afrique Noire, nous la considérions
doublement avec mépris. Pour commencer, nous
ignorions son existence en tant que pensée. Ensuite,
les curieux rites que les coloniaux avaient rapportés
dans les médias, les déguisements grotesques,
les danses endiablées, les pratiques de soi-disant
magie, les croyances en des êtres surnaturels
censés habiter tel lieu ou posséder tel
individu, tout ce folklore colonial nous apparaissait
comme un assortiment de superstitions nées de
l'ignorance ancestrale. La « Civilisation »
ne reconnaissait comme bon que l'art nègre, essentiellement
les masques et la danse : tout le reste était
à jeter.
D'ailleurs, toutes ces vieilleries n'allaient pas tarder
à disparaître. Tu sais pourquoi : nous
venions d'arriver, surtout moi l'enseignant, doublement
éclairés par la glorieuse école
laïque française autant que par l'infaillible
pensée marxiste !... Ah mais !... Moi et quelques
autres, nous allions conduire ce peuple sur la voie
de la connaissance et de la prospérité.
L'Afrique Noire toute entière allait se lever,
étonnant le monde de ses prouesses.
« - Bien ! Au fait, peux-tu me rappeler où
nous étions arrivés. Parle plus fort car
mon ouïe baisse. Comment ?... Ah oui ! Bien sûr,
c'est à moi qu'il appartient de ne pas m'égarer,
sinon comment pourrai-je te guider, mon pauvre ami ?
Eh bien, soit !... Pardon ?... - Que viennent faire
toutes ces digressions dans un roman d'amour ? - Eh
bien, il me semble te l'avoir déjà dit.
Alors, tant pis si je me répète !... »
En quoi l'orgasme amoureux
est-t-il le feu d'artifice de deux existences
réussies ? |
Deux personnes, généralement de sexes
complémentaires, font ce qu'elles peuvent pour
réussir leur vie, chacune de son côté
jusqu'au moment de leur rencontre, moment où
leur vient le désir de fusionner leurs deux existences.
Si elles parviennent à s'accorder, Mommânh
les récompense en les inondant de joie.
Oui, je l'ai déjà dit, mais c'est tellement
bon !
Eh bien, il en est encore ainsi, pour ma Jeanne et
moi, malgré notre âge avancé et
toutes les bêtises que nous avons faites. Chaque
nuit, quand nos corps se retrouvent peau contre peau,
 |
nous éprouvons une chaleur
qui n'a rien de commun avec celle du radiateur.
Non, même maintenant, surtout maintenant,
je n'échangerais pas ma bien-aimée
contre un grog fumant et une bouillotte. Car cette
chaleur que nous ressentons, c'est un courant
de plaisir qui efface toutes nos blessures, c'est,
je crois, la caresse bénissante de Mommânh,
les applaudissements de Mommânh qui nous
encouragent ainsi à continuer. |
Alors, tu vois !... Puisque l'amour est un triomphe
de l'existence, il faut bien que je te raconte la nôtre.
Sans quoi, ce roman serait une porte sur le vide, comme
ces cartes postales kitsch où deux mannequins,
sans doute dérobés dans un magasin, enlacés
au milieu d'un cœur en sucre d'orge, représentent,
paraît-il, deux amoureux.
Et tout ceci ne me dit pas à quel moment de
l'histoire nous sommes arrivés. Ah ! Voilà,
j'y suis.
Nous venions d'arriver à Ouagadougou. Notre
amour paraissait solide et pourtant la partie était
loin d'être gagnée. Mais cela nous l'ignorions.
En attendant, nous étions étonnés,
intrigués, excités par toutes les nouveautés
que nous offrait cette étrange capitale. Son
appel nous aspirait littéralement.
Les plaisirs révélés
par l'expérience et les plaisirs encore
à découvrir |
Pour le petit d'homme qui arrive à la lumière
du monde, l'appel aux plaisirs ainsi qu'à la
vie est encore vierge de réponses. Alors, tout
est neuf, tout est chargé d'émotions :
la première fois que bébé assiste
à l'envol d'un oiseau, la surprise est tellement
bonne qu'il rit aux éclats. Puis notre espace
existentiel se garnit en même temps qu'il se structure.
Désormais, notre regard est attiré vers
ce que nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier.
Supposons que la première poire que j'ai goûtée
ait été délicieuse : maintenant,
chaque fois que ce fruit apparaît dans mon environnement,
il capte mon attention. Donc, les découvertes
se font plus rares et leur force émotionnelle
diminue.
Cependant, pour peu que l'on garde en son âme
une porte grande ouverte aux nouveautés - Et
vive les courants d'air ! -, puisque le domaine existentiel
est tellement vaste que nous n'en connaissons pas les
limites, la vie nous apportera quand même et toujours
de bonnes surprises.
Tiens, cela me rappelle cette soirée de mes
vertes années où je faisais de l'auto-stop
sur la route de Caen. Une belle voiture s'est arrêtée
et je suis monté au ciel. L'intérieur
était confortable, le moteur puissant et silencieux,
le conducteur aussi maître de sa monture qu'une
antilope bondissante l'est de son corps. La route se
faufilait dans la verte campagne vers le haut d'une
côte. C'est au sommet justement que la musique
triomphale a explosé dans mes yeux, dans ma tête,
dans tout mon être, et que je me suis entendu
dire, intérieurement : « Merci, mon Dieu.
»
Que se passait-il donc ? Oh, rien d'extraordinaire
; d'ailleurs, le conducteur de la voiture ne vit rien.
Tout banalement, il y avait un magnifique spectacle
dans le ciel, orchestré par le soleil couchant,
spectacle qui n'était donné, me sembla-t-il,
rien que pour moi.
Depuis cette somptueuse soirée, quelques dizaines
d'années ont passé au cours desquelles
j'ai eu, de temps à autre, le bonheur de gagner
à la tombola de l'existence quelque belle révélation
: une chanson, une promenade en Provence, l'explication
d'un mystère de la vie,... et je sais que d'autres
viendront s'y ajouter pour peu que la mort prolonge
mon sursis. Mais aucune de ces découvertes, aussi
importante fût-elle, n'a pu me procurer l'immense
plaisir qui me fut accordé ce soir-là
: j'avais tellement faim ! Et je fus comblé.
Eh bien, ma Jeanne et moi, nous cultivons ce même
souci de garder dans notre âme une porte grande
ouverte sur le monde et tout ce qui peut se trouver
au-delà. Nous sommes donc très curieux
de tout ce qu'il peut y avoir de bon dans l'univers
et c'est heureux, car à quoi servirait-il de
garder la porte ouverte si nous n'invitions personne
à rentrer.
Est-ce là notre lien le plus fort ? Pourquoi
pas ? En tous cas, fouiner partout dans le monde, pas
seulement dans les pays, mais dans les livres, les spectacles,
dans la tête des gens, partout où nous
avons des chances de découvrir quelque chose
d'intéressant : voilà notre commune passion.
Et il y a encore ceci : les personnes qui, d'emblée,
nous paraissent les plus antipathiques, ce sont celles
qui croient tout savoir, autrement dit, celles dont
l'esprit est fermé, bouché, nous les considérons
comme des dangers publics.
Tiens : il arrive, et ce n'est pas rare heureusement,
que la beauté d'une femme m'arrache à
mes spéculations trop souvent oiseuses. Cette
beauté m'interpelle, disant : « Tâche
donc d'arriver à ma hauteur, andouille ! Plutôt
que de gaspiller le temps qui t'est accordé.
» Alors, je la regarde plus attentivement. Si
je vois, comme c'est trop souvent le cas, qu'elle n'a
pas ces grands yeux questionneurs qui toujours, sans
se lasser, appelleront les découvertes, alors
j'ai le sentiment que cette beauté n'est pas
vivante, et elle ne m'intéresse plus. Si par
contre, sondant du regard ces grands yeux, reflets d'une
âme féminine, j'y trouve une curiosité
avide et qu'elle soit accompagnée de cet élan
généreux qui ne demande qu'à s'enthousiasmer
pour toutes les beautés du monde, si j'y devine
une belle âme qui saluera d'un clair éclat
de rire n'importe quel motif d'émerveillement,
alors je me sens fortement attiré.
Donc, ma Jeanne et moi, à tout moment, nous
sommes avides de recevoir une nouvelle saveur, une mélodie
inconnue, une architecture inédite, une pensée
prometteuse... Pour cette joie d'enrichir l'existence,
nous sommes prêts, dans la mesure du possible,
à chambouler nos habitudes.
Et nous ne voulons pas que des idées fausses
fassent écran entre le réel et nous, même
si elles sont sacrées. Car nous cherchons avant
tout un monde réel et, si possible, qui dure
longtemps. Après notre jardin des découvertes,
en voici un deuxième que nous cultivons ensemble
: celui de la connaissance.
Quand nous avons bien jardiné, Mômmanh
nous offre l'amour en prime.
Tout ceci pour te dire que, lors de notre arrivée
à Ouagadougou, puisque que nous étions
de jeunes adultes conscients qu'ils ne seraient jamais
tout à fait mûrs, et que nous partageons
ce don bénéfique de curiosité insatiable,
notre capacité d'émerveillement était
encore bien forte. Elle n'était plus aussi vive
cependant que celle du bébé qui essaie
d'attraper un pigeon : découvrant avec stupéfaction
que l'animal s'envole, il crie son plaisir et applaudit
à cet exploit de l'oiseau. Non ! Dans la Deudeuch
qui parcourait les rues de cette bizarre capitale d'un
monde nouveau, nous ne battîmes pas des mains
en poussant des cris d'étonnement et le collègue
directeur n'eut pas à s'inquiéter de notre
comportement.
Nous avons d'abord traversé des quartiers pauvres
: enclos que là-bas on appelle « concessions
», entourés de murs de terre plus ou moins
détruits par les pluies ; cases rectangulaires,
en terre également, au toit de tôle ondulée
plus ou moins rouillée, semblable au toit de
nos hangars et qui, tout comme ces derniers, évoquent
les croûtes de vilaines plaies sur la face de
la terre, cases rondes aussi, au toit de chaume, un
peu plus dignes ; des tas d'ordures par-ci, par-là
; quelques arbres grands comme des tilleuls, au feuillage
abondant d'un vert plein de santé, touches d'optimisme
dont on nous dit que c'étaient des manguiers
venus de l'Inde et qu'ils portaient des fruits délicieux
; partout des enfants dont quelques-uns étaient
entièrement nus, le corps parfois couvert de
cendre ; des chiens efflanqués, des poules, des
chèvres, des cochons, et même, il me semble
bien, au détour de quelque poussiéreuse
rue en terre rouge, un cheval vraiment maigre qui paraissait
attendre la fin du monde, ou encore un étrange
animal appelé « zébu » et
qui ressemblait à une vache, avec de grandes
cornes, affublée d'une ridicule bosse sur le
dos, laquelle bosse tressautait de manière grotesque
comme un sein de vieille.
Je me demandais ce qu'on pouvait bien faire dans ces
enclos familiaux appelés « concessions
».
Outre la saine curiosité dont je t'ai parlé,
jeunesse oblige, j'étais entraîné
par le désir d'en mettre plein la vue à
nos connaissances, lesquelles ne pourraient manquer
d'être de plus en plus nombreuses, lors de nos
retours en France. Je les imaginais, chuchotant à
mon approche : « Tiens. Tu as vu qui est là
? C'est Michel. Mais si, on t'en a sûrement parlé,
Michel l'Africain, celui qui connaît l'Afrique
comme sa poche. Il faut écouter ce qu'il raconte
: c'est fascinant. Il a tout vu, tout compris ! Avec
lui, tu sais tout sur l'Afrique et les peuples noirs.
Incollable ! Et puis, il fait un sacré travail,
là-bas ! Extraordinaire !
Avec lui, c'est le continent tout entier qui va changer.
Attends quelques années... Oh ! Mettons quelques
décennies, et tu verras : l'Afrique Noire nous
en mettra plein la vue... Il y aura de belles femmes
noires sur les Champs-Elysées, des corps de statues
bien sûr, mais souples, sensuelles, mystérieuses...
Tu vois ? Et puis, on verra des produits africains partout
: ce sera comme pour les produits japonais, maintenant.
En plus de la danse et de la musique noires, il y aura
la mode, le cinéma, la peinture, la science,
la littérature... Ce sera tout nouveau et formidable,
tu verras. Il y aura un nouvel Einstein, tout noir.
Et quand tu voudras aller faire un tour sur la lune,
tu embarqueras peut-être sur un vaisseau spatial
africain... »
Alors ?... Diras-tu encore que mon délire était
totalement égotiste?... D'accord : j'en avais
quand même une sacrée couche. Cependant,
après m'être décrassé du
mieux que j'ai pu de ce délire de gloire, je
continue malgré tout d'espérer que le
rêve d'une Afrique prospère et créative
se réalisera.
Découvrir les secrets de
 |
l'Afrique qui s'étalaient
au grand soleil dans les enclos familiaux appelés
« concessions » ? Il n'est pas si
facile d'entrer dans l'intimité des cultures
noires, même si tu es gentiment invité.
Il y avait là, pour nous barrer la voie,
plusieurs obstacles que nous ignorions, à
commencer par ces idées fausses dont je
t'ai déjà parlé. Entre nos
peuples, d'énormes différences de
niveau de vie et de culture constituent d'autres
barrières dont quelques-unes sont bien
évidentes. En voici quelques échantillons.
|
Dans nos pays occidentaux, nous avons un grand souci
de l'hygiène et des précautions diverses
qui garantissent approximativement notre vie jusqu'à
un âge avancé, et nous tenons beaucoup
à ne pas mourir avant d'avoir reçu, au
minimum, notre quota d'années. Eh bien, l'extrême
pauvreté des Burkinabés ne leur permet
pas de telles exigences et ils vivent en compagnie de
la mort. Du moins, c'était ainsi il y a un quart
de siècle et, compte tenu de l'extrême
lenteur des progrès dans l'Afrique Noire, je
ne crois pas que cet aspect de la condition humaine
ait beaucoup changé.
Ils s'exposaient à toutes sortes de maladies
et, dans la plupart des cas, ils n'avaient pas les moyens
de payer des soins efficaces. Pour commencer, les villageois,
de même que certains citadins, buvaient de l'eau
insalubre. Pourtant celle-ci ne pouvait être plus
naturelle puisque, généralement, elle
provenait directement d'une sorte d'étang qui
se remplit à la saison des pluies et qu'on nomme
« marigot ». Cette eau est habitée
par des colonies de parasites en tous genres, absolument
naturels eux aussi, et elle n'était ni traitée,
ni bouillie, ni filtrée, ni rendue potable par
aucun procédé. En la buvant, avec juste
un peu de chance, on attraperait plusieurs infections
dont quelques-unes sont mortelles.
Si ce moyen échouait, il en existait plusieurs
autres pour inviter la mort à son repas. Voici
l'un des plus simples, réservé toutefois
aux habitants de la capitale : déguster sans
précaution une tendre laitue que le jardinier
avait régulièrement et très soigneusement
arrosée avec l'eau de l'égout à
ciel ouvert qu'un de nos amis appelait familièrement
le « Rio del Merdo ».
Le climat est, semble-t-il, propice au développement
rapide des virus, des microbes, des amibes, des vers
et des larves en tous genres. Un grand nombre d'animalcules
convoitent ton corps pour y tailler des beefsteaks et
y creuser les cavernes où habiteront leurs colonies.
Ils attaquent par les airs, par la terre, par voie d'eau
également et ils savent très bien utiliser
les viandes et autres aliments parasités en guise
de Cheval de Troie. Amateurs de nouveautés, tu
as là plusieurs plateaux de surprenantes maladies
exotiques : le paludisme bien connu, mais aussi des
amibiases, des bilharzioses, des filarioses, le ver
de Guinée, l'onchocercose... Si un excès
de nouveautés te donne le vertige, l'Afrique
généreuse tient également à
ta disposition un bel assortiment de nos maladies familières
: rougeole, méningite, hépatite, fièvre
typhoïde...
Voici un aperçu des conditions ordinaires de
l'hygiène à la campagne, que l'on appelle
brousse, là-bas. Sache qu'à la ville,
où presque tous les citadins sont venus récemment
de la brousse, la santé n'est guère mieux
protégée.
Eh bien ! Chez le paysan burkinabé, le service
de la table était très simple. Sur la
terre poussiéreuse on disposait parfois une natte
de paille tressée, mais ce n'était pas
une règle impérative. Toute la famille
s'asseyait autour, par terre, et le plat unique était
déposé au centre. Chacun y puisait avec
ses mains jusqu'à ce que tout fût consommé.
L'eau, je vous en ai déjà parlé.
Non seulement, c'était la boisson courante, mais
elle servait également à laver les aliments,
les pots, les calebasses et autres récipients
culinaires. A supposer que tous les convives se fussent
lavés les mains, ce que je ne pouvais vérifier,
cette même eau naturelle y avait déposé
ses empreintes.
 |
Vous avez compris : accepter
de prendre part à un repas dans une de
ces mystérieuses « concessions
», accepter ne serait-ce qu'une gorgée
d'eau ou de cette bière de mil qu'ils
appellent « dolo », c'était
comme si tu allais recevoir le baiser du pestiféré.
Une fois, je ne trouvai aucun
moyen qui ne parût pas offensant pour
négocier un refus et
|
je me retrouvai assis dans la poussière en
compagnie d'une famille paysanne. Au centre du groupe,
dans une grande calebasse, se trouvait le plat du jour,
censé être un régal : des «
pois de terre » !... Comme tout le monde, sans
même penser à me laver les mains, je piochai
dans la commune calebasse quelque chose qui ressemblait
à des pois chiches ; quand je les croquai, sous
mes dents quelque chose crissa que je pris pour des
grains de sable contenus dans la terre restée
attachée aux fameux pois. Cette interprétation
est peu vraisemblable, mais je ne pus la vérifier.
Pour faire glisser les choses jusque dans mon estomac
affolé, je pus boire, à une autre calebasse
commune, quelques rasades de bon dolo, aigrelet, évoquant
vaguement certains cidres de mon enfance, mais néanmoins
très, très louche. En fait, je ne suis
nullement autorisé à te rapporter le goût
de ces aliments car la peur m'empêcha d'y prêter
attention.
Dès que la bienséance m'y autorisa, je
m'éloignai dans la poussière ocre et j'allai
me réfugier dans la case qu'on m'avait attribuée.
J'y restai le temps de trouver un remède à
la panique qui m'envahissait. Cette expérience
fut gratuite : aucune colonie de parasites ne s'installa
dans mon corps. Par la suite, je sus toujours trouver
le moyen de refuser ce genre d'invitation et ce, je
l'espère, sans vexer personne.
Comment les cultures peuvent-elles
s'entendre et s'enrichir sans se détruire
? |
N'y avait-il pas déjà, là, une
barrière infranchissable entre ces peuples et
nous ? Eh bien, non ! En fait, la plupart des obstacles
que j'ai évoqués, sinon tous, peuvent
être franchis. Mais, pratiquement à chaque
fois, il faudra y mettre patience et ténacité.
D'une manière générale, pense
que nous avons nous-mêmes érigé
ces barrières, laborieusement, au cours de notre
lutte pour vivre indéfiniment. Et voici le moment
venu de les abaisser, ces maudites barrières,
maintenant que toute existence humaine peut s'exprimer
à l'échelle mondiale. Les hommes doivent
être capables de comparer leurs modes d'existence
respectifs et d'en tirer profit, à la manière
dont les femmes peuvent se présenter mutuellement
et commenter leurs toilettes, enrichissant ainsi leur
arsenal de séductrices, sans pour autant se voler
dans les plumes.
Difficiles à présenter et à discuter
sont les idéologies. Pour commencer, les interlocuteurs
doivent admettre qu'ils ne détiennent pas forcément
la vérité, mais qu'ils obéissent
à des croyances. Face à ceux qui croient
aux esprits maîtres de l'univers, nous aussi,
les occidentaux, nous devons reconnaître que nous
croyons en une autre explication : la matière
dénuée de tout esprit aurait engendré
la vie laquelle aurait donné naissance à
notre âme mortelle.
Admettre, le temps de la discussion, que nos croyances
sont des croyances et non des vérités
premières.
Si les hommes parvenaient ainsi à baisser leur
garde idéologique, le temps de jeter un regard
curieux par dessus la haie de leur voisin, il arriverait
moins souvent qu'ils égorgent leur semblable
pour un banal délit d'opinion.
Cependant, quelle que soit la culture qui les a formés,
la plupart des gens se contentent de mettre en pratique
les croyances de leur idéologie. Ils ne sont
capables ni de les justifier ni de les discuter : c'est
là le rôle des théologiens, ou des
idéologues, ou des membres du comité d'éthique
de notre douce France. Ce sont donc ces gens-là,
ces grands prêtres, qui devraient se concerter
pour comparer et tenter d'accorder leurs idéologies.
Il est plus difficile encore d'apprécier mutuellement
des règles de vie qui s'appuient sur des croyances
oubliées. Vous savez qu'il faut en faire l'histoire
ce qui, bien souvent, nécessite la contribution
de spécialistes. Les historiens viendront donc
éclairer les débats.
Mais j'ignorais alors tout cela...
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