(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence",
"besoin d'existence", va voir au chapitre 2.)
A quoi servent les rêves ?
Avons-nous un ange gardien ? |
Mais je ne t'ai pas encore présenté mon ange
gardien. Inutile de m'envier car, toi aussi, tu en as un.
Le mien s'appelle Dionysos.
Quand je suis éveillé, ma mômmanh
est très occupée à contrôler tout
ce que je suis en train de faire ; en même temps, elle
doit surveiller l'environnement. Il lui arrive des informations
importantes qu'elle n'a pas le temps de traiter : alors, elle
les stocke. La nuit, quand je dors, elle se les « repasse
» et elle intègre à mon existence ce qu'elle
juge utile, le plus souvent par l'intermédiaire de
rêves. Le résultat est envoyé à
ma conscience qui n'en accepte qu'une partie, l'inacceptable
étant refoulé.
C'est souvent au réveil que Dionysos s'adresse à
moi, mais il peut aussi le faire plus tard. C'était
le cas ce jour-1à. Il m'appelait avec insistance, comme
une agaçante sonnerie de réveil.
« - Alors ? Tu vois bien qu'il ne faut pas me déranger
maintenant ! Mais que me veux-tu, à la fin ? - Tu vas
faire une grosse bêtise. D'ailleurs, tu l'as déjà
bien commencée. Ce n'est pas le moment de leur parler
de la fille qui a dormi chez toi. Surtout pas !... - Ah !
Et pourquoi donc ? - Parce que vous n'êtes pas mariés,
tête de linotte ! - Elle est bien bonne, celle-là
! - Te fiches-tu de moi ? - Oh pardon quelle andouille je
fais ! - Ah ! Tu vois : la vanité te fais perdre la
tête. - Oui, tu as le droit de faire le malin. Sans
toi, j'allais me fourrer dans de beaux draps. Peut-être
même que j'y aurais perdu ma Jeanne. Mais non : en nous
mettant tous ces ennuis sur le dos, j'aurais bien vu si elle
tient solidement à moi. - Pour le savoir, tu n'as nullement
besoin de la mettre à l'épreuve : la vie continuera
de s'en charger gratuitement. En tout cas, ne va pas provoquer
un lynchage en prolongeant cette situation impraticable. -
Encore une fois, tu as raison. Merci de m'avoir averti. Je
te revaudrai cela. - Je me demande bien comment ! En attendant,
tu ferais bien de débuter la classe : tes élèves
commencent à s'agiter. »
Dionysos, donc, venait de me rappeler que, selon les circonstances,
Landory était tantôt une oasis de chaleur humaine
où il faisait bon reprendre des forces, tantôt
un lieu de chasse à l'homme.
Face aux braves Landoriens, Jeanne nous avait placé
en situation dangereuse. Et moi qui aurais dû le savoir,
je nous avais engagés tête baissée dans
ce piège qui n'allait pas tarder à se refermer.
L'amour rendrait-il stupide ?
Comme quoi un village isolé
est un champ d'existence clos, une prison existentielle. |
En ce temps-là, les communes de la campagne étaient
encore bien souvent des bulles où se trouvaient enfermées
les existences de leurs habitants. N'était pas bien
loin la longue époque au cours de laquelle chaque village
était un espace existentiel complètement clos.
La plupart des gens, n'ayant que leurs pieds pour se déplacer,
n'allaient jamais au delà des bourgs voisins. Hormis
dans les rêves, la part d'existence liée à
autrui ne pouvait s'accomplir que là, nus sous le regard
des villageois qui se connaissaient tous et qui voyaient tout.
Donc, il était dangereux d'enfreindre les règles
de vie de la petite bulle existentielle locale.
Les moyens de communication modernes, la voiture surtout,
et la multiplication des temps de loisir permettent maintenant
d'échapper à ce piège. Mais, en ce temps-là,
ces deux libérateurs produisaient encore peu d'effets.
Au bourg de Landory, l'arrivée inopinée de
Jeanne n'avait pas manqué d'enclencher le processus
de reconnaissance d'un corps étranger, d'autant plus
que ce corps, non seulement était jeune et beau, mais
semblait étroitement lié à celui d'un
instituteur, organe important de la tribu villageoise.
Laisser entendre que je faisais peut-être l'amour avec
ma fiancée ? A cette époque, les gens de la
campagne jugeaient que ce n'était pas du tout convenable.
Par contre, il était permis d'utiliser une prostituée,
à condition de se montrer discret ; moyennant
cette réserve, c'était même considéré
comme une preuve de virilité, donc honorable. Et voilà
comment les paysans conciliaient les si puritaines et vieilles
convictions religieuses avec les appels trop pressants de
la nature sexuée.
Ainsi, selon leur définition, celle qui acceptait
de se donner en dehors du mariage était une putain.
Et si, par malheur, un enfant naissait alors de cette pauvre
fille, il serait toute sa vie un rebut de la communauté
humaine, un misérable « enfant de putain ».
D'ailleurs, les personnes qui ont grandi dans la tradition
islamique ont encore, bien souvent, ces mêmes convictions,
car leur culture religieuse d'autrefois est restée
plus vivace que la nôtre : leurs règles morales
fossilisées n'ont pas encore subi la puissante érosion
que provoque la liberté moderne.
En passant la nuit chez moi, Jeanne nous avait mis en danger.
Car ce qui n'était pas convenable pour un simple habitant
du village devenait intolérable quand il s'agissait
d'un « maître d'école », lequel était
tenu de montrer le bon exemple aux enfants. Elevée
dans la ville où l'on peut faire à peu près
tout ce qu'on veut, mis à part se promener tout nu
dans la rue, Jeanne ne pouvait deviner les dangers de la situation.
J'aurais dû l'avertir la veille, après son arrivée,
et nous nous lui aurions cherché ensemble un autre
gîte pour la nuit.
Je croyais que Jeanne allait me faire des reproches bien
justifiés. Non seulement elle n'en fit rien, mais elle
ne crut pas que le danger était réel. Comment
allais-je la convaincre, cette « têtue »
?
 |
Maintenant, les commères étaient en
train de battre leur grand tam-tam de village.
« Vous connaissez la nouvelle, mère
Tabirou ?
- Comment ça, mère Jordane ?
- La demoiselle qui est arrivée par le car,
hier soir ?
- La demoiselle, comme vous dites, habillée
à la mode des villes, peinturée, avec
du rouge sur la goule, du rouge sur les ongles et
peut-être bien ailleurs, qu'elle ne montre qu'aux
bonshommes avec qui elle couche.
|
- Ah dame, je ne sais pas si elle en a beaucoup. En tous
cas, elle a passé la nuit chez Monsieur Dufour.
- Pas possible ?... Ben ça alors !...
- Aussi vrai que j'vous l'dis, mes petites mères.
- Et vous, Monsieur le curé, qu'est-ce que vous en
pensez ? Elle est propre leur école, hein ? Qu'est-ce
qu'ils vont devenir, les enfants élevés là-dedans,
je vous le demande ?
- Mes braves dames, combien de fois vous l'ai-je dit ? Quand
il n'y a plus de religion, tout est permis : il n'y a plus
de morale. Est-ce que je ne vous l'ai pas dit aussi, que
cette école là, c'est 1'« Ecole du Diable
» ? Les voilà qui forniquent maintenant, et
en public !... Le Bon Dieu ne peut pas laisser faire cela
: il nous enverra un châtiment terrible, comme autrefois
il détruisit Sodome et Gomorrhe parce qu'elles vivaient
dans le péché.
- Voyons, Monsieur le Curé, tout le monde ne peut
pas vivre comme un saint.
- Ecoutez, Monsieur Morvan, vous devriez quand même
essayer. Pensez à tous les comptes qu'il vous faudra
rendre, au Jour du Jugement Dernier !
- J'y pense, Monsieur le Curé, j'y pense ! Mais quand
vous parlez de 1'« Ecole du Diable », vous exagérez
beaucoup, quand même. Je l'appellerais plutôt
1'« Ecole du Progrès ». Nos braves paysans
sont autrement dégourdis et ils vivent bien mieux
depuis qu'il y a cette école. Vous n'allez pas me
dire que c'est là le travail du diable?
- Oh ! C'est qu'il est drôlement rusé ! C'est
même pour ça qu'on l'appelle « le Malin
».
- Moi, je trouve que cette école là les instruit
bien. Et après ça, ils peuvent aller au catéchisme
et à l'église autant qu'ils veulent : la religion
y trouve son compte... Mais, après tout, la fille
qui a dormi chez Monsieur Réveillac, c'est peut-être
sa sœur ? Ou sa fiancée ? Et qui vous dit qu'ils
ont couché dans le même lit ?
- A cet âge là, on a le sang chaud. Je parie
tout ce que vous voulez qu'ils ont couché ensemble,
soi-disant pour se réchauffer.
- Ah ! Mère Noël, comment peux-tu savoir ces
choses là ? Cela fait tellement longtemps... Tu as
sûrement oublié comment ça se passe,
et même quel goût ça avait.
- Dis-donc, Mossieur Morvan, ça
te va bien de faire le malin ! Je ne veux pas gêner
Monsieur le Curé, sinon je te rappellerais des souvenirs
qui te feraient rougir, vieille canaille !...
- Eh bien ?... Bonté divine !... Il faudra venir
vous confesser tous les deux. Et puis, Monsieur Morvan,
je maintiens que vos idées sur l'école ne
sont pas très catholiques. On ne peut pas être
chrétien le dimanche, et mécréant le
reste de la semaine. »
En quoi le village isolé est-il
et la ville les progrès ? |
Ce tam-tam de village joue le même rôle que
nos médias nationaux : il dissèque et répand
les nouvelles. Ensuite, pour incorporer cette manne à
l'existence collective, on attend l'avis des sages du pays
reconnus par les habitants. Ces maîtres portent un jugement
conforme à ce qu'attendent les appétits existentiels
nés, élevés, éduqués en
ce lieu, les « moi » du village. C'est fini :
plus personne ne peut se dérober à la nouvelle
norme à moins d'affronter des pressions qui peuvent
aller jusqu'à l'insupportable.
Car, pour assurer la part collective de l'existence, celle
qui est liée à autrui, il faut des règles
communes. Celles qui sont impératives sous peine de
sanctions graves concernent l'idéologie dominante.
Les autres, liées aux activités, aux traditions,
à la mode, ... constituent la culture locale : ici
on aime le fifre et la bouillabaisse, ailleurs c'est l'accordéon
et la galette-saucisse.
Donc, dans les villages d'autrefois où l'on se trouvait
enfermé faute de moyens de transport, il était
impossible d'échapper au regard d'autrui, surtout à
celui des commères. Dans les villes par contre, celles
d'aujourd'hui comme celles d'autrefois, il faudrait être
fou pour tenter de connaître chacun des milliers et
des milliers d'habitants. Hors de son quartier, chacun échappe
au regard des autres et, en conséquence, à leur
pression existentielle. Moyennant quelques précautions,
il peut donc faire ce qui lui plaît.
Donc la ville rend libre. Cette liberté a deux faces
: si elle favorise la délinquance, elle permet aussi
à la créativité de se réaliser.
Elle est un facteur de progrès.
Ainsi, le procès en infamie était déjà
commencé. Si Jeanne passait une nuit de plus dans ma
maison, le village entier commencerait à nous rejeter.
Ma bien-aimée ne tarderait pas à entendre des
allusions telles qu'elle croirait avoir mal compris : «
Tiens ! La putain ne s'est pas levée de bonne heure
ce matin. Dame ! On ne peut pas travailler la nuit et le jour.
» Bientôt, mes élèves allaient cesser
de me regarder en face; chuchotant derrière mon dos,
de plus en plus fort, ils cesseraient de me saluer, dans les
rues du bourg, avant de commencer à lancer sur mon
passage des insultes ou des trognons de pommes, tous les deux
anonymes. Anonymes aussi les pierres qui casseraient nos carreaux
et certaines lettres que nous remettrait le facteur, goguenard.
Viendrait le jour où il faudrait partir, chassés
pour toujours de cette grande famille que j'aimais. Je voulais
m'en aller, bien sûr, mais pas de cette façon.
Je voulais que le village nous accompagne de ses vœux
et que nous pussions revenir un jour, chargés des indispensables
nouveautés que nous allions quérir.
 |
C'est Monsieur Morvan qui nous montra comment rattraper
notre faux-pas.
Monsieur Morvan, le vieil horloger de Landory me traitait
comme le fils qu'il avait perdu. Ce dernier, après
avoir réussi de brillantes études, n'avait
pas voulu prolonger le sursis qui lui aurait permis
d'atteindre sans danger la fin de la Guerre d'Algérie.
Il était parti risquer sa vie, comme ses camarades
: il était revenu dans un cercueil. |
Je ne sais où Monsieur Morvan avait appris cette sagesse
de ne rien tenir pour acquis, pas même sa vie, ni celles
de son fils ou de son épouse. C'est ce qui lui permit
de continuer à vivre malgré tout, et d'employer
au mieux le surplus d'années qu'une robuste santé
lui prodiguait. Pour faire refluer sa douleur, au lieu d'appeler
la mort, il choisit de la combattre en donnant des forces
aux vivants, par les judicieux conseils et l'aide qu'il leur
donnait. Alors, si j'étais fier de recevoir l'appui
qu'il aurait donné à son fils, dans le même
temps, je craignais la responsabilité qu'il y avait
à porter les desseins d'une si belle âme. Et,
le sais-tu ? Ne pas décevoir Monsieur Morvan : ce devoir
que nul ne m'a jamais imposé, je le ressens toujours.
C'était un mercredi. Or, à cette époque,
les écoliers étaient en congé le jeudi,
d'où cette expression qui fit rêver des millions
d'entre eux : « La semaine des quatre jeudis ».
Puisque j'avais congé le lendemain, j'aurais largement
le temps de préparer mes leçons : je pus donc
rentrer chez moi de bonne heure. Aussitôt que, la classe
finie, mes élèves libérés se furent
éparpillés joyeusement comme des chevaux lâchés
dans un pré un jour de printemps, je filai rejoindre
ma belle.
A peine eus-je refermé la porte de ma maison que Monsieur
Morvan demandait à entrer. Je sus qu'il avait guetté
mon retour et je devinai aussitôt le but de sa visite.
Je fus content d'avoir son aide : à nous deux, nous
saurions convaincre Jeanne.
La « têtue » accepta de très bonne
grâce, et même avec reconnaissance, les conseils
de Monsieur Morvan : elle avait perçu d'emblée
la douloureuse sagesse du vieillard.
Aux maîtres de l'opinion landorienne, nous la présenterions
pour ce qu'elle était : ma fiancée. «
- Elle a passé une nuit dans ma maison, sans témoins
! - Voyons ! C'était un cas de force majeure. »
Venant de Paris, elle ne pouvait pas savoir que les campagnards
appliquaient encore des règles aussi strictes ; quant
à moi qui les avais apprises durant mon enfance, toutes
ces années passées en ville me les avaient presque
fait oublier ; et puis, notre rencontre avait eu lieu bien
tard, sur le seuil de ma maison, après une longue journée
de travail pour moi et un voyage fatigant pour Jeanne laquelle,
de surcroît, était en convalescence. Dans ces
conditions, nous avions décidé d'attendre le
lendemain pour disposer de tout le temps que requérait
un bon emménagement à l'hôtel : ce choix
leur paraîtrait raisonnable, d'autant plus qu'eux-mêmes
avaient horreur des actions précipitées.
« - Soit, mais au cours de cette nuit malencontreuse
que nous avions passée tous les deux sous le même
toit, et sans témoins !... La vertu de ma fiancée
n'avait-elle pas souffert ? - Oh ! Voyons ! Il fallait bien
que les Landoriens fissent confiance à leurs maîtres
d'école ! Sans quoi, où iraient-ils ? Alors,
il aurait fallu aussi accuser Monsieur le Curé de coucher
avec sa bonne ?... Oh !... »
La charrette étant presque sortie du fossé
où nous l'avions versée, nous allâmes
tous les trois retenir une chambre à l'Hôtel
des Voyageurs où nous dînâmes.
Madame Pigeon, la patronne, était une maîtresse
femme aux chairs opulentes, ce qui ne l'empêchait pas
d'être vive et bien campée sur ses jambes solides.
Son regard était bienveillant. Elle faisait également
office de gazette du village, et ceci par pure générosité
: les nouvelles qu'elle diffusait en abondance étaient
entièrement gratuites et, surtout, elles n'étaient
jamais inspirées par la malveillance.
Naturellement, nous utilisâmes cette bonne presse pour
diffuser l'image que les villageois devraient se faire de
ceux par qui le scandale aurait pu arriver : un couple bien
sympathique et prometteur de jeunes fiancés très
attachés à Landory. En experte, Madame Pigeon
s'ingéniait à découvrir nos secrets.
Monsieur Morvan prenait la parole chaque fois que nous risquions
de commettre une bévue. Qui était le manipulateur
? Qui, le manipulé ? Peu importe puisque, les uns comme
les autres, nous n'avions que des intentions honnêtes.
Alors, comme un habile chef d'état diffuse à
la télévision l'image que le peuple va se faire
de lui, nous fîmes connaître aux Landoriens ce
qu'ils devaient penser. Madame Pigeon nous approuva de n'être
pas venus la veille installer Jeanne dans son hôtel
: à une heure si tardive, elle n'aurait pu recevoir
correctement ma fiancée, d'autant plus qu'elle était
débordée par les préparatifs d'une noce.
Jeanne était non seulement une Parisienne, c'était
aussi une psychologue scolaire.
« - Ah bon ? Et qu'est-ce que ça fait, une psychologue
scolaire ? Est-ce que ça soigne les fous ?
- Mais non, Madame Pigeon. D'ailleurs, Monsieur Dufour n'a
pas besoin de ce genre de soins.
- Je l'espère bien !
- Non, je ne soigne pas les fous. Mon travail consiste à
chercher comment fonctionne la tête des enfants pour
essayer d'en faire de bons élèves. Et aussi
pour qu'ils s'épanouissent, bien sûr...
- Eh bien ! En voilà un sacré boulot ! Vous
n'êtes pas près d'en voir la fin. Et où
est-ce que vous allez faire ce beau travail, Mademoiselle
Jeanne ? Pas chez nous, je l'espère bien, dans votre
intérêt. Ici, les gens sont encore un peu arriérés,
vous savez : ça leur ferait peur, qu'on aille farfouiller
dans la tête de leurs gosses.
- Ils ont raison ! Comme nous ne connaissons pas grand chose
de l'esprit humain, il est dangereux de vouloir y farfouiller.
Mais justement, parce qu'ils ont une formation scientifique,
les psychologues sont bien avertis de ce danger. C'est pourquoi
on peut leur faire confiance. Quoi qu'il en soit, je ne ferai
aucun mal à vos enfants puisque je suis ici en congé,
pour deux semaines seulement. Mais pour être bien tranquille,
on n'a qu'à dire que je suis infirmière.
- Ah non ! Jeanne ! On ne va pas leur mentir : je suis instituteur,
quand même ! Et ils ont confiance en moi !
- Monsieur Dufour a raison, mademoiselle, il ne faut pas leur
mentir. N'est-ce pas, madame Pigeon ?
- Mademoiselle Jeanne disait cela pour la bonne cause. Mais
le mensonge coûte souvent bien cher, même quand
on ne paye que plus tard : si vous passez pour une infirmière,
on vous demandera de soigner tous les bobos de Landory, réels
et imaginaires, et ce ne sera que le début de vos ennuis.
Non ! Surtout pas infirmière !
- D'accord. Alors, que faut-il leur dire ?
- La vérité, chérie. Est-ce donc si compliqué
d'agir simplement ?
- Oh ! Là, là !...
- Mais si, bien sûr. Tu es une psychologue scolaire
qui ne risque pas d'ensorceler leurs enfants, ni personne
d'autre, moi excepté, puisque tu ne sévis pas
dans ce village... »
Et en continuant ainsi, nous diffusâmes une histoire,
en fin de compte, bien proche de la vérité.
Après son opération, ma fiancée venait
passer près de moi deux semaines de convalescence.
Sans que la date fût arrêtée, nous devions
nous marier dans un avenir assez proche. Jeanne passerait
ses nuits à l'hôtel. Elle consacrerait ses journées
à l'entretien de ma maison, à faire les courses,
à préparer notre dîner : bref, à
prendre soin de moi. Le lendemain, jour de congé, nous
irions ensemble à la ville où elle achèterait
des livres.
Par la suite, ses activités l'amèneraient naturellement
à rencontrer beaucoup de Landoriens : elle lierait
conversation avec tous, même à ceux dont la tête
lui paraîtrait repoussante. Grâce à ses
talents de psychologue, elle serait assez fine pour n'en choquer
aucun, que ce fût par des paroles ou par un comportement
mal assortis à cette douce campagne. Ainsi, tout le
monde dirait que le maître d'école avait bien
de la chance de se marier avec une si bonne fille, «
et jolie avec ça ! ».
Le dîner fut excellent : un banquet de noces avait
lieu dans la grande salle et les clients de l'hôtel
en bénéficiaient. Hélas ! Jeanne devait
poursuivre son régime amincissant, si elle ne voulait
pas retrouver en une soirée le kilo de graisse qu'elle
avait eu tant de mal à éliminer. Mais, pouvait-elle
faire de la peine à notre généreuse hôtesse
?
« - Un régime ? Pour vous rendre malade ? Ah
! Croyez-moi : s'il y avait eu d'aussi bonnes choses dans
mon assiette quand j'étais jeune, je me serais régalée
de bon cœur.
- Sûrement ! Mais...
- Vous ne trouvez pas ça bon, je parie ? Habituée
comme vous devez l'être à manger des salades
de confettis, vous avez sûrement le goût perdu
?...
- Oh ! Madame Pigeon, mais c'est délicieux ! Je vous
demanderai même la recette, si ce n'est pas un secret.
- Ah ! Vous n'êtes pas complètement détraquée.
Je vous la passerai demain, ma recette. Vous pourrez leur
apprendre à manger, à vos Parisiennes crève-la-faim,
qu'on dirait des tuberculeuses. »
Madame Pigeon s'était trouvé une vocation de
mère nourricière : c'est ainsi qu'elle apportait
sa contribution à l'épanouissement de l'humanité.
Les chairs dodues et le teint rouge que donnait sa nourriture
riche et gourmande, elle croyait encore que c'était
les signes d'une bonne santé.
A notre époque, une telle patronne serait appelée
affectueusement Eugénie, ou « La Génie
». Mais,
 |
petite servante à tout faire, elle avait travaillé
dur pour devenir une dame. L'appeler « Madame
», c'était simplement rendre hommage à
son courage, son intelligence et son grand cœur.
C'était donc, avec respect et affection : «
Madame Pigeon ».
Elle prit Jeanne sous son aile et entreprit de la materner
jusqu'à son départ, afin qu'elle rentrât
en pleine forme à Paris. Malheureusement, elle
ne put obtenir le plein succès que méritaient
ses efforts, car Jeanne dîna, ou plutôt
jeûna, presque chaque soir à la maison,
en ma compagnie. |
Elle prit Jeanne sous son aile et entreprit de la materner
jusqu'à son départ, afin qu'elle rentrât
en pleine forme à Paris. Malheureusement, elle ne put
obtenir le plein succès que méritaient ses efforts,
car Jeanne dîna, ou plutôt jeûna, presque
chaque soir à la maison, en ma compagnie.
Ceux qui offraient la noce, les parents des mariés,
nous invitèrent à « trinquer » avec
eux et à danser.
C'était le maréchal-ferrant qui mariait sa
fille Yvonne avec le gars Marcel, son maître-ouvrier.
Il n'y avait presque plus de chevaux à ferrer puisque
les nouveaux, vulgairement appelés tracteurs, étaient
montés sur pneus. Alors, Marcel assurait la reconversion
de la forge en atelier de mécanique agricole. Marcel
et Yvonne se mariaient pour la vie. Mais oui, vraiment ! Autorisé
par la loi, interdit par l'Eglise, le divorce était
encore, de toutes façons, tabou dans les cœurs.
Si l'on avait mal choisi son partenaire, il pourrait arriver,
dans le pire des cas, que l'amour se change en haine. Toute
la vie durant, le foyer serait alors un lieu de souffrances,
y compris pour les enfants, et la folie rôderait jour
et nuit dans la maison maudite.
C'est pourquoi la noce était une grande fête
teintée de rouge. Les invités étaient
les parents, les amis qui, plus tard, rappelleraient aux époux
: « J'étais à votre noce. Ah ! Bon sang
! C'était une belle noce ! » Et peut-être
que cela suffirait pour leur faire quitter le douloureux sentier
de haine afin qu'ils reprennent leur douloureux sentier d'amour.
Jeanne n'eut pas besoin que je lui explique cela. Au milieu
de la joie générale, elle sut encourager les
jeunes mariés à bien s'aimer. Nous dansâmes,
nous chantâmes, fîmes les fous tard dans la nuit,
jusqu'au moment où ma fiancée convalescente
dit :
« - Oh ! Je suis épuisée. Je vais dormir.
- C'est ça, chérie, allons dormir. Quelle fête,
hein ?
- Ah oui ! Cela fait du bien ! A Paris, on ne peut plus s'offrir
cela. Eh bien, Chéri ! Mais où vas-tu ?
- Tu vois bien que nous rentrons à la maison ! Drôle
de question.
- Es-tu saoul ? Tu m'accompagnes jusqu'à la porte de
ma chambre, puis tu rentres sagement te coucher dans ton lit
froid de célibataire. Tiens-tu vraiment à faire
un énorme scandale ?
- Aïe ! Aïe ! Aïe ! C'est vrai ! Maudits calotins
! Maudites grenouilles de bénitier !
- N'as-tu pas honte d'insulter ces braves gens, nos amis ?
C'est très honorable, d'ailleurs, de faire chambre
à part. Les nobles ne dormaient-ils pas ainsi ? Bonne
nuit, mon chéri.
- Alors, bonne nuit !... Ma belle dame... Je te retrouverai
ici, pour le petit déjeuner. »
Jeanne fut appréciée par les Landoriens. Ce
n'est pas étonnant, car elle s'évertua à
leur renvoyer l'image qu'ils se faisaient d'une fiancée
idéale pour leur jeune maître d'école.
Elle excelle dans cet art.
Il lui fallut donc jouer le personnage complexe d'une jolie
Parisienne très amoureuse d'un paysan éclairé
et prête à tous les efforts pour être digne
de lui. A mon avis, elle poussait les traits un peu trop loin,
allant jusqu'à la limite incertaine où son interlocuteur
risquait de lui dire : « Sans blague ?... Vous vous
foutez ben d'ma goule, hein ! J'ai donh l'air si bêt'
que ça ? » Ne joua-t-elle pas la scène
suivante en l'honneur du plus vaniteux des maîtres paysans
de Landory ! Cela se passa en présence d'une vache
dont on ne saura jamais si elle toussait ou si elle s'étranglait
de rire.
Jeanne osa demander comment faisait le précieux animal
pour fabriquer les commandes qui lui étaient faites
: lait, beurre, fromage, crème fraîche, ... et
ce, tout en allaitant son veau. Le coq (ou plutôt le
dindon) de village fut tout en joie et il lui répondit.
« - Une bonne vache bien dressée fait tout cela
facilement. Là où elle a le plus de mal, c'est
à pondre les glaces en plein été.
- Ah là, père Hubert, vous vous moquez de moi.
J'ai beau être une Parisienne, je ne suis pas si bête
que ça !
- Il ne faut pas le prendre mal, mademoiselle. Il faut bien
rire un peu tant qu'on est vivant, parce que, quand on sera
mort, il sera trop tard. Hein ! Dites-moi, c'est-y pas vrai,
ça ?... Hein, que j'ai raison ?
- Certainement, vous avez ben raison, père Hubert.
»
Donc, Jeanne fut adoptée par les gens campagnards
de Landory. Plusieurs exprimèrent des regrets sincères
quand elle dut regagner Paris. Sans vergogne, elle promit
de revenir dans quelque temps et pour toujours. Nous allions
bientôt, annonça-t-elle, nous marier à
Landory, y faire une grande noce et nous y installer définitivement.
Pourquoi leur faisait-elle ces promesses que nous ne voulions
pas tenir ? Elle savait bien, pourtant, que je piaffais à
l'idée de partir enseigner en Afrique Noire ce qui,
à cette époque, était un rêve facile
à réaliser. J'espérais commencer ma carrière
outremer dès la prochaine rentrée scolaire.
Ce malentendu fut la cause d'un petit nuage qui revient de
temps en temps aiguillonner notre amour.
Tu l'as vu, pour plaire à nos semblables, Jeanne n'hésite
pas à leur jouer la comédie et à leur
inventer de plaisantes histoires. Elle excelle à ce
jeu, mais du même coup elle contrarie fortement mon
désir obsessionnel de connaissance. Tu imagines combien
cela peut m'irriter. Encore heureux que je ne sois pas colérique.
Donc, je lui fis part de ma contrariété.
« - Voyons chéri, tu ne vois pas que c'est pour
rire ?
- Ben ?... Pas vraiment, non.
- Tu n'as donc pas le sens de l'humour ?
- Oh, je l'avais, il y a bien longtemps. Mais le démon
que tu connais me l'a ôté. J'aimerais bien le
retrouver, car c'était drôlement bon. De plus,
je saurais que j'ai retrouvé une bonne santé
mentale. Mais ce sera long, tu sais.
- Eh bien, pour commencer, essaie d'apprécier mes petits
tours de mystification.
- Bon. Puisque c'est pour rire. »
Un peu trop aisément, je me laissai persuader que
c'était un jeu innocent : pour rire, comme l'humour.
Qu'est-ce que l'humour ? A quoi sert
l'humour ? |
En effet, Mômmanh
nous a donné le jeu et l'humour pour soulager notre
angoisse existentielle, principalement lorsqu'elle devient
inutilement insupportable.
Quand, par la pensée, par l'action, on fait de son
mieux pour atteindre un objectif, si le résultat est
malgré tout un fiasco pendant que les conséquences
existentielles sont sans gravité, on se dit : «
C'était bien la peine. », et le rire nous prend.
Par exemple, le clown ajuste son costume, vérifie
son nœud papillon et se présente, tout sourire,
un magnifique bouquet à la main ; il dit : «
Bon anniversaire, ma chérie-chérie, bonnh...
annh...niversaire ! » et il reçoit le seau d'eau
du grand ménage à la figure. Nous avons eu l'illusion,
un moment, qu'il est inutile de se faire trop de soucis pour
réussir son existence puisque, de toutes façons,
le résultat risque de nous échapper. Mais il
ne faut pas que les conséquences du ratage soient tragiques.
Dans l'exemple du clown, les déboires de l'amoureux
sont bénins, d'autant plus que ce n'est pas moi qui
les supporte.
Car il ne faut pas que cela signifie : « De toutes
façons, il n'y a rien à faire. » Ce serait
désespérant, au lieu d'être hilarant.
Suppose que notre clown, ratant une acrobatie, au lieu de
rester accroché au trapèze par le fond de son
pantalon, manque vraiment son coup et s'écrase sur
la piste : la comédie ratée s'est muée
en tragédie.
L'angoisse nous incite à chercher les meilleurs moyens
pour atteindre nos objectifs. Mais il y a un moment où
cette recherche doit s'arrêter parce qu'elle ne donnera
rien de plus. A ce stade, il nous faut donc accepter le risque
d'échec. C'est pour nous aider à franchir ce
pas que Mômmanh
nous a donné l'humour. L'échec sans gravité
d'une action bien préparée me dit : «
Mieux vaut ne pas exiger de maîtriser la situation,
puisqu'il y a toujours risque d'échec. »
Ne pas exiger !
Alors, grâce à un peu d'humour, je n'exige
plus de réussir, je n'exige plus rien, ce qui ne signifie
nullement que je renonce : au contraire, libérée
de l'angoisse, ma volonté n'en est que plus forte.
J'accepte, en riant, le risque d'échec, et me voilà
détendu, prêt pour une action efficace.
En ce qui me concerne, le démon qui m'habite m'avait
ôté ce don de Mômmanh,
ce garde-fou : j'avais perdu le sens de l'humour. Face à
n'importe quel stress, ma réponse était : «
J'exige ! J'exige ! J'exige de maîtriser la situation.
» Donc, je ne parvenais pas à me « décoincer
».
Je me souvenais comme il était bon de rire, mais
ce plaisir m'était refusé. La faculté
de rire existait encore, mais contrariée par ce barrage
qui la refoulait. Quand une situation hilarante déclenchait
malgré tout le réflexe qui aurait dû être
un soulagement, je riais certes... Et je souffrais : j'avais
les larmes aux yeux, des douleurs aiguës me transperçaient
les côtes, je suffoquais, je me sentais au bord de l'évanouissement.
Le seul rire que je connaissais désormais, ce rire
qui forçait ma résistance farouche était
une souffrance.
L'humour est en contact intime avec la lutte pour l'existence.
Il doit montrer l'échec de tentatives d'existence,
sans pour autant décourager les acteurs en détruisant
le vrai ou le bon. Il doit tailler dans le vif de l'existence
sans lui faire de mal, comme un jardinier taille un rosier.
Le comique n'a pas le droit de se montrer stupide : il doit,
au contraire, être un guide particulièrement
subtil. Voilà pourquoi l'humour est sans doute le plus
difficile des arts. Le clown-acrobate en est un bon représentant.
Il doit réaliser des acrobaties qui vont de fiasco
en fiasco, mais il ne doit pas se faire la moindre blessure
: il faut qu'il soit le meilleur des acrobates.
Donc, il est bon de savoir provoquer le rire. Ainsi, à
ce qu'il paraît, l'humour anglais contribua-t-il à
chasser la panique et à préparer leur victoire,
quand les Allemands arrosaient leurs frères humains
de bombes. Encore faut-il que ce soit vraiment de l'humour.
En témoigne cet apprenti défunt.
Les ouvriers d'un garage prétendaient s'amuser en
envoyant dans le « trou de balle » d'un apprenti
l'air comprimé qui, ordinairement, sert à gonfler
les pneus. Ils prétendaient le transformer en Bibendum,
ce gros bonhomme composé de pneus qui est l'emblème
de la société Michelin. Comme le patient n'avait
guère le sens de l'humour, il poussait des cris de
terreur. L'autre apprenti l'avait, lui, le sens de l'humour.
« Regardez, les gars ! C'est moi Bibendum. » En
riant comme un fou, il prêta son propre derrière
pour l'expérience hilarante. « - Eh bien ? me
dites-vous. - Il est mort de rire. »
Le jeu, qui est un exercice à blanc, a ceci de commun
avec l'humour : c'est « pour rire ». Tous les
deux, en évacuant l'obligation de réussite,
nous délivrent de la peur qui nous inhibe quand le
stress est trop pesant. Outre sa fonction de relaxant, le
jeu peut être utilisé pour s'exercer à
l'existence par simulation. Les enfants y consacrent beaucoup
de temps quand ils jouent au pompier, à Superman, au
papa et à la maman...
Revenons à Jeanne la contrariante. Pour ne pas risquer
de perdre les délices de la paix fraîchement
retrouvée, je voulus bien admettre que les mensonges
qu'elle adressait aux Landoriens étaient des blagues
innocentes, « pour rire ». Par la suite, je fus
obligé de voir qu'il ne s'agissait ni de jeu, ni d'humour.
J'appréciai la comédie qu'elle jouait pour plaire
à nos semblables aussi longtemps qu'elle pouvait passer
pour un jeu amusant. Mais il arrivait trop souvent qu'elle
sortît des limites et que ses mensonges fussent chargés
de risques fâcheux.
Afin de plaire à nos semblables, beaucoup et tout
de suite, elle avait pris l'habitude de les tromper. Comme
elle s'était longuement exercée à cet
art, elle y réussissait plutôt bien. Elle était
capable de se faire passer pour une musicienne, un joueur
d'échec, une philosophe, une experte en horticulture...
Elle laissait les gens croire que leur personne l'intéressait
énormément ce qui plaît généralement
beaucoup ; d'ailleurs, elle aurait plaisir à les
recevoir plusieurs jours. « Si, si, si ! Il faudra venir
nous voir. » Combien en a-t-elle distribué de
ces invitations sans suite ! Elle servait à nos semblables
tout ce qui pouvait leur faire plaisir et les amener à
se dire : « Oh là là ! Quelle fille formidable
! » Ce stratagème nous valait d'ailleurs quelques
invitations que Jeanne acceptait volontiers et qu'elle oubliait
de rendre. Mais, outre le fait qu'il était malhonnête,
il nous obligeait à changer souvent de relations, nous
privant ainsi de vrais amis.
Je voulais que, dans le cœur des autres, notre existence
fût vraie. Ces faux achetés par des escroqueries
me répugnaient. Heureusement, par la suite, Jeanne
m'accorda un minimum de concessions dans ce domaine.
Plus tard, je tentai de comprendre ce comportement. Je découvris
que Jeanne avait développé un attachement démesuré
au « paraître » lequel prenait le pas sur
l' « être ». Avec ces résultats
d'analyse, je n'étais guère plus avancé.
Pourquoi ? Pourquoi mon aimée agissait-elle ainsi ?
Elle n'en savait rien elle-même. C'était un
vice de fabrication caché dans l'inconscient. Il nous
fallut avancer jusqu'à l'irréparable pour qu'enfin
nous pussions accéder au tiroir secret de son âme
et en évacuer la puanteur.
Au cours de ces heureuses journées à Landory,
excepté le malentendu que je viens d'évoquer,
il n'y eut plus de querelles entre Jeanne et moi. Ces deux
semaines passèrent comme un enchantement.
Dans la journée, pendant que j'étais en classe,
elle récurait la maison, elle lavait notre linge, elle
préparait le repas du soir. Nous allions ensemble faire
les courses. Parfois, je trouvais qu'elle avait dépassé
largement sa part de travail, d'autant plus qu'elle était
convalescente, ne l'oublie pas. Ainsi, un soir je constatais
qu'elle avait ciré toutes mes chaussures, nettoyé
la voiture de fond en comble et même lustré la
carrosserie, nettoyé toutes les vitres de la maison...
Elle paraissait bien fatiguée, ses mains étaient
rougeaudes, sa coiffure défaite et son maquillage altéré
comme la peinture trop vieille de certainescuisines. Où
donc était allée sa beauté ?
« - Il ne faut pas tant travailler, ma chérie,
regarde dans quel état tu t'es mise. Il suffit que
tu fasses ta part.
- Je ne demande pas mieux, mon chéri. Quelle est donc
ma part ?
- Puisque tu ne travailles pas en ce moment...
- Et ce que je fais à la maison, comment est-ce qu'on
l'appelle ?
- Du travail, bien sûr, et beaucoup trop lourd. Je corrige
donc cette erreur de notre langage courant : comme tu restes
à la maison, tu devrais y faire plus de travail qu'en
temps normal mais, puisque tu es en convalescence...
- Puisque je suis en convalescence, ma part de travail domestique
sera la même qu'en temps ordinaire, quand j'irai au
charbon.
- Est-ce bien vrai ? Tu parles comme si nous allions nous
« remarier ». Ce n'est pas seulement une fable
pour abuser les Landoriens ?
- Je te dirai bientôt ce qu'il en est. Pour l'instant,
faisons comme si... Tu veux bien ?
- Comment sais-tu que j'accepterai de t'épouser ?
- Je le sais : c'est tout. Je n'ai pas raison ?
- Si, tu as raison. Tu m'as encore attrapé dans ton
filet.
- Ah ! les hommes. Si vous saviez comme vous êtes faciles
à berner ? Je n'ai qu'à claquer mes doigts et
il y en a cinquante qui me suivent.
- Tu ne serais pas un peu prétentieuse ?
- Pas dans ce domaine. Mais c'est toi que j'aime, mon petit
bouseux.
- Merci pour tous les bouseux.
- Tu es mon petit terrien de la campagne profonde : honnête,
calme et pondéré. J'ai confiance en toi. Tu
viens d'un monde où la nature, les demeures et les
familles traversent les siècles, tandis que ma banlieue
à moi, elle est aussi changeante que les ondes sur
l'eau. Cette pérennité vaut bien un peu d'ennui...
- C'est vrai que tu es venue prospecter dans mon pays, avant
que le hasard ne nous prenne en charge ?
- C'est vrai : je suis venue passer une semaine dans ton bocage
et les indigènes m'ont bien plu, surtout les normaliens.
- Dis-donc, tu en as fait des efforts pour me choisir.
- Peut-être, mais ne va surtout pas te croire indispensable.
Bon ! Je te dirai bientôt si je veux t'épouser.
En attendant, faisons « comme si ». Tu veux ?
Si... si j'étais ta femme et si je devais assurer chaque
jour mes huit heures de service, quelle serait ma part de
travail à la maison ?
- Si nous étions mariés, en temps normal, tu
ferais la cuisine, le ménage, le lavage du linge et
le repassage...
- Et toi ?
- Nous partagerions les courses et je t'aiderais parfois à
faire le ménage. C'est moi qui assurerais l'entretien
de tous les appareils... ainsi que le bricolage. Je m'occuperais
de la voiture, seul. Je gèrerais notre budget et je
m'occuperais de toute la paperasse. Je ferai tout le travail
au jardin, quand nous en aurons un.
- J'aimerais jardiner aussi, parfois.
- Eh bien, tu pourras me donner un coup de main quand l'envie
t'en prendra.
- Je pourrai planter ce qui me plaira ?
- Probablement : nous en discuterons et nous arriverons bien
à nous mettre d'accord.
- Et quand je serai trop fatiguée, tu m'aideras à
faire ma part ?
- Dans la mesure du possible, oui. Tiens ! Comme tu es bien
lasse ce soir, repose-toi. C'est moi qui vais faire la vaisselle.
D'ailleurs... je la ferai toujours.
- Promis ?
- Promis.
- Voyons ! Tu ne vas pas m'embrasser, laide comme je suis
?
- Mais si. Quand tu es chiffonnée et noire comme un
ramoneur, je t'aime toujours autant.
- Je suis laide. Ne m'embrasse pas, je t'en prie. Prends-moi
plutôt dans tes bras. »
Il me semble, maintenant, que ces deux semaines passèrent
bien vite. C'est sans doute parce qu'il n'arriva plus d'événement
marquant, avant la grande décision finale. Il y eu
quelques journées pluvieuses pendant lesquelles je
fis descendre le soleil dans l'âtre, sous la forme de
joyeuses flambées
 |
de hêtre. Le ciel nous accorda
aussi quelques baroques opéras d'automne. Comme
il ne plut pas trop, nous pûmes parfois explorer
les haies boisées et les chemins creux, en
quête de champignons ou de châtaignes.
Le Lac de la Roche Dure était habité
par des reflets mouvants, rougeoyants et bleutés,
ondulant sous les coups de peigne des bourrasques
: ils nous contaient, nous semblait-il, de bien curieuses
histoires qu'il fallait se hâter d'entendre
avant que l'hiver ne fossilise tout dans son linceul
de glace.
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Le soir, nous lisions un peu et nous parlions : nous avions
tant de projets ! Projets virtuels, car nous continuions à
« faire comme si » : comme si nos profonds désaccords
n'étaient pas mis provisoirement entre parenthèses.
Comme un papillon après la métamorphose, une
troisième Jeanne se révélait.
La première, celle du coup de foudre dans la montagne
: elle m'avait capturé en me faisant croire que j'étais
son dieu, puis elle avait contrôlé mon état
de dépendance en me jetant du haut de l'Olympe. La
deuxième n'avait guère de commun avec la première
que le nom et la carte d'identité : elle s'était
montrée tellement odieuse queje n'avais pas eu trop
de mal à me détacher d'elle. Enfin, il y avait
cette troisième Jeanne qui semblait faire avec moi
l'apprentissage de la vie en commun.
Est-ce que l'une des trois était la vraie ? Pas sûr
: une quatrième pouvait sortir de la boîte à
malices.
Il y a, près de Landory, une chapelle modeste et très
vieille où, paraît-il, s'arrêtaient pour
prier les pèlerins du Moyen-Âge. Ses pierres
de granit, patinées par les ans, accueillent depuis
longtemps les mousses et les lichens. Un enclos herbeux l'entoure,
lui-même ceinturé de hêtres et de chênes.On
peut y voir un vieillard encore vert, une aubépine
si âgée qu'elle a la taille d'un arbre : on dit
qu'elle aurait vu passer les derniers soldats romains de notre
région. En contrebas, dans les prés, murmure
une petite rivière qui creuse ici son lit depuis des
milliers et des milliers d'années, créant obstinément
son ruban de verte nature dans les roches armoricaines.
C'est là que Jeanne m'amena le jour de son départ.
Quand je sus pourquoi, je trouvai que son choix était
bon : en ce lieu, Mômmanh
avait vu passer une telle quantité d'êtres et
d'événements que c'était un endroit habité
par la sagesse, un bon endroit pour les décisions importantes.
Elle s'était parée avec une exquise simplicité
qui mettait en valeur les expressions de son visage. Sur l'heure,
j'y lus celle qui avait déclenché le coup de
foudre : l'air d'être à la fois étonnée,
amusée, et ravie de goûter la vie à pleine
bouche. J'étais captif. Je m'assis donc près
d'elle. Son expression changea, comme elle le fait bien souvent,
à tel point que j'eus l'impression d'avoir quelqu'un
d'autre à mes côtés. Alors, avec une excessive
gravité qui transfigurait sa beauté, elle m'annonça
: « Michel, je suis bien avec toi. Aussi, écoute-moi
bien, parce que j'ai eu du mal à en arriver là
: cessons de faire « comme si », marions-nous.
»
Emporté par je ne sais quelle joie imbécile,
je décidai d'épouser Jeanne le plus tôt
possible et de semer dans son ventre ma contribution au petit
d'homme que Mômmanh
nous confierait bientôt. Elle était devenue toute
simple, la vie qui auparavant m'apparaissait d'une complexité
effroyable, semée de chausse-trappes.
Comme quoi l'inconscient
qui parfois nous gouverne n'est pas toujours mauvais. |
Qu'est-ce qui m'incita de la sorte à foncer dans
le brouillard ? Tu n'as pas oublié Dionysos, mon ange
gardien si précieux, mais qui, tout de même,
se trompe parfois : eh bien, c'est peut-être lui qui
m'entraîna dans cette voie sans retour.
Quelle aventure !...
Après, tout alla très vite. Au cœur de
l'hiver, nous étions mariés.
Dès que nous eûmes fait ce qu'il fallait pour
cela, notre mômmanh
installa dans le ventre de Mon Amour l'inconnu qui allait
devenir notre premier enfant.
Il n'y avait là aucune matière à sevanter,
car c'était vraiment très facile, même
pour Jeanne qui devait le porter. Mais, pendant deux ou trois
décennies, aider cet enfant à devenir un homme
de son temps, c'est-à-dire un homme de l'avenir, voilà
qui serait parfois très lourd à porter.
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