(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence",
"besoin d'existence", va voir au chapitre 2.)
Je savais désormais ce que signifie l'expression «
l'avoir dans la peau ». Vue de la fenêtre de «
Mon Amour », l'opération séduction s'était
parfaitement déroulée jusqu'à l'apothéose
que nous venions de vivre. Elle tenait son homme : «
- Je t'ai attrapé par le bon bout. » me dit-elle.
Aussitôt elle entama, la mâtine, la deuxième
phase de son plan. Ne dit-on pas qu' « Il faut battre
l'homme quand il est chaud » ? Jeanne entreprit donc
de me façonner à sa convenance.
Voyons ! A quel propos eut lieu la première scène
? Après tout, c'est sans importance : ce n'était
que la première d'une longue suite de batailles entrecoupée
de quelques heureuses trêves. Tant pis si je te les
raconte dans le désordre. Mais je te dois encore quelques
explications.
 |
Jeanne, pour me séduire, avait utilisé
la même stratégie d'amour que les Dom Juan
: elle avait menti effrontément. Heureusement
! Heureusement, son but n'était nullement le
même que celui des infatigables collectionneurs
de féminins trophées, ces voleurs d'amour
toujours « en manque ».
Je ne sais s'il existe des femmes Dom Juan, mais en
tout cas, ma Jeanne n'en était pas une. Heureusement
! Elle avait menti, certes. Mais quand, offert à
moi sans aucune réserve, son corps charnel de
fée, tout vibrant d'ondes marines, avait dit
: « Oui ! Oui ! », elle ne pouvait pas tricher.
Bien sûr, elle nous avait embarqués pour
ce merveilleux voyage en passagers clandestins, mais
elle avait l'habitude des achats à crédit
et elle était convaincue que nous trouverions
plus tard de quoi payer notre passage. Pour cette fois,
elle eut raison d'obéir à son impatience
car s'il avait fallu attendre que nos désaccords
fussent effacés avant d'embarquer, nous serions
encore à quai. Ou plutôt, nos chemins se
seraient séparés. |
Bien, où en étions-nous ?... Après nos
épousailles dans les Alpes, sous le regard de Dieu,
rien que moins ! - avec comme témoins les sommets enneigés,
les torrents impétueux d'eau pure, les grands sapins
pensifs, l'herbe si verte et fraîche des alpages, Mômmanh
incarnée dans la nature sauvage bénissant l'amour
de ses enfants, après que nos bouches d'abord, puis
nos corps entiers frémissant sous les caresses divines
eurent scellé le pacte d'union éternelle, pendant
que nos âmes enlacées exultaient, après
que nous eûmes remis nos habits parce que c'était
la coutume, sans trop savoir ce que nous faisions, alors le
temps des révélations amères et du désenchantement
put commencer.
La première désillusion me tomba dessus comme
une pierre lancée dans ma fenêtre par un voisin
ami.
Avec ma fourgonnette, nous étions allés ensemble
porter le ravitaillement à un groupe de campeurs. Nous
reprîmes la route pour aller, à une quinzaine
de kilomètres, reconnaître l'emplacement du prochain
camp. C'est le moment que choisit Jeanne pour commencer ce
qui fut, pour moi, le début de sa métamorphose
:
« - Je n'y vais pas.
- Quoi ?
- Je n'y vais pas. Ramène-moi au Centre.
- Mais ? Mais... nous avons promis de faire ce travail ! Et
en plus, nous sommes payés pour ça !
- Tu !...as promis. Ce n'est pas mon travail.
- Mais enfin, souviens-toi : tu t'es bien engagée,
toi aussi ?
- Mais enfin ? Mais enfin ? Ah ! Elle est bien bonne celle-là
! Es-tu complètement bouché ? Puisque c'est
moi qui le dis : je n'ai rien promis. Eh bien ? Trouve au
moins le courage d'aller jusqu'au bout. Dis-le tout de suite
que je suis une menteuse !
- Ah bon ? J'ai cru ?... Alors, j'ai dû me tromper.
Mais si je te ramène d'abord au Centre, je vais faire
une trentaine de kilomètres supplémentaires
et perdre une bonne heure.
- Tu appelles ça « du temps perdu » ?...
Eh bien merci ! Je croyais mériter un minimum de respect.
Ton temps si précieux, garde-le donc pour ces sales
mômes qui ne savent quelle connerie inventer pour nous
emmerder. Ton temps, tu peux le foutre entièrement
dans tes masturbations intellectuelles ! Moi, je n'en veux
plus !... »
 |
Je dégringolai de très haut. Comme
il arrive lors d'un choc brutal, sur le coup, je ne
sentis pas la douleur. En outre, comme il ne s'agissait
pas d'une blessure physique, il m'était possible
de ne pas y croire : je n'avais qu'à fermer les
yeux un instant, et ma Jeanne allait se matérialiser
à nouveau, la jolie fleur de banlieue que j'aimais,
la jeune et belle et généreuse camarade
; l'autre, l'infâme sorcière, finirait
bien par se dissoudre dans le ciel pur des Alpes.
S'imposa alors l'image de ma mère, celle qui
sévissait lors des innombrables scènes
deménage quand, à mes yeux, elle se transformait
en une méchante sorcière hargneuse pour
tourmenter mon brave homme de père. J'avais juré
que jamais je n'épouserais un pareil dragon :
plutôt me faire moine (Un moine rouge, bien sûr).
|
Non ! Il n'était pas possible que ma Jeanne devînt
ce que j'abhorrais. Sa délicieuse bouche si joliment
ciselée, sa délicate bouche de miel faite pour
les baisers ne pouvait éructer de pareilles insanités
! Cette sublime porte, laquelle accessoirement était
utilisée pour les livraisons alimentaires, cette sublime
porte aux tendres lèvres rouges était faite
pour libérer les mots doux et les belles paroles, les
chants et les rires, les baisers brûlants, mais pas
ces choses dégoûtantes. Eh bien, attends : le
pire n'en était pas encore sorti !
« - Es-tu malade, chérie ? Dans ce cas, je te
reconduis tout de suite au Centre et je t'emmène chez
le docteur le plus tôt possible. »
Ma mère avait été de plus en plus souvent,
de plus en plus longuement, de plus en plus gravement malade,
jusqu'à en mourir avant l'âge assigné
par la nature. Elle était asthmatique. Ne pouvant vaincre
complètement cette maladie qui lui ôtait des
forces, elle avait choisi de s'y abandonner : ainsi, elle
y trouvait un refuge et des armes dans sa lutte contre mon
père. Mais ma Jeanne ne pouvait être ainsi. En
effet :
« - Je ne suis pas malade, abruti !... Et puis cesse
de me prendre pour ta mère ! Tu es mou comme une limace,
ma parole ! Il te faut trois jours de réflexion avant
que tu décides de bouger le petit doigt. Heureusement
que je ne suis pas malade car tu me donnerais le temps de
mourir avant d'arriver chez le docteur. Mais comment ai-je
pu me laisser séduire par un pareil bon à rien
? Il fallait vraiment que j'ai de la m... dans les yeux. Fais
demi-tour et ramène-moi au Centre. Tu reprendras tes
rêvasseries et ton délire baveux après.
Allez ! En route ! Plutôt que de me regarder avec tes
yeux de merlan frit. »
Bien que je fusse progressiste puisque les communistes et
leurs sympathisants se définissaient ainsi, je n'étais
pas préparé à supporter la déferlante
du putsch féministe. Je l'étais d'autant moins
que, dans cette révolution, Jeanne avait au moins dix
ans d'avance.
Je me dis : « Elle est intelligente, certes, mais comme
toutes les femmes, elle a l'esprit fantasque, capricieux,
enclin à suivre n'importe quelle chimère. C'est
souvent charmant, c'est aussi la source de bons moments de
drôlerie qui agrémentent l'existence ; il se
peut même que cela donne, parfois, de bonnes idées
: oui, ce fonctionnement fantaisiste de l'esprit conduit la
pensée sur des pistes insolites qu'elle n'aurait pu
découvrir seule en suivant ses chemins bien balisés,
et il arrive que ces voies inusitées soient fécondes.
D'accord ! (Avec moi-même.) Mais nous avons assez joué,
maintenant. Moi, l'homme à l'intelligence sûre,
je dois prendre mes responsabilités. »
« - Ma chérie, je vois bien que tu as très
envie de rentrer au Centre, sans doute parce que tu te sens
un peu fatiguée. Mais...
- Tu vois bien ? Tu vois bien ? Comment pourrais-tu savoir
ce que je ressens, avec ce qui te sert de cervelle ? D'ailleurs,
je t'interdis de chercher à me comprendre. Tu me ramènes
tout de suite !
- Ma chérie, je ne te reconnais plus. En tout cas,
ça suffit maintenant. Tu dois comprendre que ton petit
caprice gênerait beaucoup de gens. Nous n'avons pas
le droit de faire cela.
- Mon petit caprice ! Mais tu mérites des claques.
Si ta mère t'en avait donné deux fois plus,
tu serais sans doute moins con. Pour la dernière fois,
fais demi-tour sans chavirer dans le fossé, et ramène-moi.
- Non ! Je...
- Alors, arrête-moi là : je descends.
- Mais tu ne vas quand même pas faire quinze kilomètres
à pied ? Je serai revenu au Centre bien avant toi.
Voyons...
- Arrête ! Ou je saute en marche !
- Après tout, c'est ton droit. Eh bien, descends !
Vas-y ! Fais ton mauvais caractère... »
Et, à ma grande surprise, elle descendit, claqua la
portière et, dans la foulée, sans se retourner,
attaqua sa longue marche à une cadence très
rapide. Mon étonnement se mua vite en consternation.
Quand je levai les yeux, tout en me demandant si j'allais
l'appeler, elle avait déjà disparu. Je fis rapidement
demi-tour et je m'engageai à sa poursuite. Hélas
!... Hélas La route était déserte.
D'ailleurs, si je l'avais vue, qu'aurais-je fait ?... Je
crois bien que j'aurais pris sa main pour sentir sa douce
chaleur et vérifier que le « courant »passait
toujours. - Le courant ? Mais si, voyons ! Tu le connais bien
! C'est le délicieux frémissement qui parcourt
la peau quand deux amoureux se touchent. Puis je l'aurais
prise dans mes bras et serrée longuement, délicatement
; je l'aurais caressée et embrassée jusqu'à
retrouver la paix dans nos deux corps réunis. Ensuite,
je l'aurais charroyée tout en douceur jusqu'au Centre,
ainsi qu'elle me l'avait demandé avec tant d'insistance.
Quand je tirais la langue, seul et assoiffé dans le
désert, elle avait été la source à
laquelle je ne croyais plus guère. Elle m'avait désaltéré
: comme elle avait été bonne, cette eau ! Et
voilà qu'elle se transformait en un vulgaire tas de
cailloux puants et boueux. Tout simplement, ce n'était
pas possible. Il fallait que ce fût impossible car je
ne pouvais plus m'en passer désormais, de ma source.
Et puis, je te dois cet aveu : ma vanité ne supportait
pas que je me fusse trompé aussi lourdement.
Donc, si seulement je l'avais vue, je n'aurais rien dit,
réservant pour plus tard la délicate entreprise
qui consisterait à la « raisonner » pour
que pareille mésaventure n'arrivât plus. Il me
paraissait impensable que, dans un amour comme le nôtre,
entre deux amants exceptionnels tels que nous, il pût
yavoir des épreuves de force. La raison devait venir
à bout de tous nos différends.
Eh oui ! Comme elle l'avait si brutalement dit : j'étais
« con ».
Il me fallut bien admettre qu'elle n'était pas sur
la route...
Je m'accrochai à l'espoir que je la rattraperais quand
je reviendrais, après avoir repéré l'emplacement
du prochain camp. J'eus bien du mal à faire correctement
mon travail. Enfin, je pus prendre le chemin du retour. Sur
le siège du passager, tout près de moi, il y
avait un grand vide douloureux. De temps à autre, j'y
jetais un oeil, espérant que ce vide était rempli,
que le mauvais rêve était fini.
Mais il fallait me ressaisir pour ne pas perdre définitivement
mes chances en mettant la fourgonnette dans le fossé.
Je roulais lentement, scrutant intensément la route
ainsi que les bas-côtés avec le violent espoir
d'y découvrir la gracieuse silhouette de ma fée
charnelle et de connaître l'apaisement dans ses bras.
Je ne vis personne d'autre qu'un auto-stoppeur : il ne pouvait
savoir que sa présence ici en un tel moment était
déplacée et il m'injuria copieusement dès
que je l'eus dépassé. J'eus une réaction
tout à fait inhabituelle chez moi : je baissai ma vitre
et m'arrêtai à bonne distance pour lui lancer
un torrent d'insultes toutes plus infamantes les unes que
les autres. Puis j'embrayai sec, faisant hurler sauvagement
mes pneus. Mais cette colère à blanc ne m'apporta
aucun soulagement.
Le soleil, en pleine forme, jouait avec des nuages gris-blanc,
massifs comme des rocs. L'or, l'argent, le platine de la lumière,
et les ombres, ruisselaient sur des pans de montagne, des
bois, des alpages, des rochers, et cascadaient jusqu'à
la rivière enfouie dans la vallée. Mais le divin
marchand de tapis pouvait bien remballer ses frusques : Jeanne
n'y était pas, la nature était morte. D'ailleurs,
je ne sais pourquoi je te fais ce tableau puisque j'étais
hors d'état de le voir.
Au camp, je garai la fourgonnette n'importe où, sans
même fermer la portière, et je furetai partout,
discrètement car je ne voulais pas qu'elle me vît
et sentît ma détresse. Le coup de hache qui nous
amputait chacun de sa moitié, c'est elle qui l'avait
donné !... J'espérais aussi constater qu'elle
souffrait autant que moi : ainsi, je serais sûr qu'elle
m'aimait. Mais je ne voulais pas faire le premier pas et venir,
comme un chien battu, balayant le sol de sa queue, m'aplatir
aux pieds de ma maîtresse.
Oui, il était évident qu'elle devait faire
le premier pas. A condition qu'elle m'aimât encore ?
Quelle épreuve ! Mais je ne l'accueillerais pas en
triomphateur. Non, je ne lui jetterais pas un regard glacé
et je ne lui dirais pas : « Ah te voilà, toi
! Eh bien, les petites pimbêches dans ton genre ne m'intéressent
pas. Estime-toi heureuse de ne pas prendre une baffe et va
m'attendre sous ta guitoune. Je t'appellerai si je décide
de continuer avec toi. Sinon, tu n'auras qu'à te chercher
une lopette : c'est tout ce qu'il te faut. » Non, ce
temps-là était dépassé et, de
toutes façons, je n'aurais pas pris un aussi gros risque.
Il suffirait qu'elle fit le premier pas, et je l'accueillerais
à bras ouverts. Plus tard, je trouverais d'autres moyens
pour asseoir mon autorité naturelle et bienveillante.
Ala réflexion, peut-être qu'un quart de pas
suffirait...
En attendant, j'avais beau fureter partout, je ne la vis
nulle part. Je voulais tant et tant l'apercevoir, ne fût-ce
même qu'en ombre chinoise, que je commençai à
halluciner : « N'était-ce pas elle, au bout du
chemin, derrière le bâtiment des services ? Où
bien là-bas, entre les grandes tentes « Armée
Rouge » et « Résistance » ?
La douleur se fit plus violente. Je décidai de faire
le premier pas, pour cette fois. Que celui qui n'a jamais
aimé me jette la première pierre.
Alors, renonçant à la discrétion, je
m'efforçai de rendre ma voix normale pour demander
au cuisinier, au directeur, aux moniteurs, - bref ! - à
tous ceux que je rencontrai : « Tu n'as pas vu Jeanne
? Tu n'as pas vu Jeanne ? Eh ! Vous ne savez pas où
est Jeanne ? » Et, à chaque fois la réponse
fut : « Non. Non ! Non ! » comme autant de coups
de massue sur mon crâne déjà affligé
d'une orageuse migraine.
Dans de telles situations, mon « démon »
attaque toujours. Il revint en pleine vigueur, celui que je
croyais avoir définitivement chassé. Ainsi qu'il
le fait toujours en pareil cas, il se présenta comme
l'indispensable ami qui apporterait la solution de mon problème.
Mes résistances furent balayées. J'étais
sur une pente abrupte et glissante, emporté par l'ouragan
de ma passion, et mes efforts pour m'agripper aux buissons
paraissaient dérisoires. Je m'abandonnai au tourmenteur
qui n'allait pas tarder à m'étouffer.
Qu'arrive-t-il quand un désir
est si fort qu'il devient une exigence ? Quels risques
y a-t-il à gâter les enfants ? |
Tu n'as pas oublié l'étrange maladie qui m'avait
handicapé au point de me barrer le chemin de l'amour.
La théorie que j'ai échafaudée et les
applications que j'en ai tirées pour me soigner sont
contestables, mais l'espèce de folie dont je souffrais
ne l'est pas. Ce n'est plus une théorie, c'est un témoignage.
Eh bien, je vais quand même reprendre les explications
que je t'ai données car elles méritent d'être
éclaircies et approfondies. Juges-en toi-même.
Supposons que, dans notre enfance, quand notre être
se forme au sein de la famille, supposons qu'un grand plaisir
ne nous soit jamais refusé, ni même mesuré.
Dans notre existence, ce grand plaisir devient vite un élément
essentiel, puis indispensable. Impossible de s'en passer.
Il éclipse les autres. Notre système nerveux
apprend par cœur les circuits qui conduisent à
sa réalisation. Nous les parcourons sans cesse pour
répéter le plaisir exigé, comme un rat
de laboratoire répète indéfiniment les
gestes qui lui rapporteront sa gâterie préférée.
Nous sommes devenus dépendants, esclaves.
Ces circuits du système nerveux qui conduisent à
la satisfaction du plaisir devenu exigence, plus ils sont
complexes et plus leur impression est profonde dans notre
mémoire, plus il sera difficile de les éviter.
L'espoir de guérir reculera d'autant.
Un grand plaisir qui n'est jamais refusé à
l'enfant gâté crée une dépendance
à vie, un cancer de l'existence. Combien d'adultes
sont ainsi handicapés par la faute de leurs parents
?
Supposons que, plus tard, pour satisfaire cette maudite
exigence, nous croyions découvrir un moyen inespéré,
celui-ci va se transformer en une passion dévorante,
une drogue dure occupant la première place dans notre
existence, quand ce n'est pas tout l'espace. Ce démon
devient alors notre consolation empoisonnée : la réponse
obligée à tout stress de quelque importance.
Même si on l'a victorieusement combattu, il reste tapi
dans un repli de l'âme et il accourt dès que
nous envahit une grande angoisse, comme les charlatans qui
extorquent ainsi leurs derniers sous aux désespérés.
Pour ne prendre qu'un exemple, l'exigence en question peut
être celle du bien-être physique. Pour y parvenir,
il existe un grand choix de moyens : la boulimie, l'abus du
sport, une drogue quelconque... Généralement,
on se fixera sur un seul.
Enfant gâté, enfant
frustré : même combat. |
Maintenant, je vais faire de la théorie pure. Ami lecteur,
si ton expérience permet de confirmer ou d’infirmer
mon hypothèse, dis-le moi et je corrigerai cet ouvrage
grâce à tes informations.
Dans « La Lutte pour la Vie », Jack London raconte
l’histoire d’un homme qui a failli mourir non
pas de fin, ce qui est normal, mais de faim, ce qui doit être
atroce. Une fois sauvé, ce malheureux est devenu dépendant
: il ne pourra plus jamais s’empêcher de stocker
partout de la nourriture alors même qu’il ne risque
plus d’en manquer.
Et c’est ainsi qu’un enfant privé de ce
dont il a le plus besoin, un enfant privé d’amour,
va développer les mêmes exigences qu’un
enfant gâté. Cet amour qui lui a été
refusé, tout au long de sa vie il n’en aura jamais
assez. Il faudra que tout le monde s’intéresse
à lui, lui, lui, rien qu’à lui. Il faudra
que les richesses, les honneurs soient pour lui, d’abord
pour lui. Et malheur aux autres si quelqu’un ou quelque
chose lui résiste.
Comme pour l’enfant gâté, les moyens de
parvenir à ses impossibles fins dépendront de
sa nature. Ce pourra être la violence, la ruse, la séduction,
l’apitoiement et que sais-je encore ? Le personnage
de Larry Flint, tel que le présente Milos Forman dans
son film sur l’empereur du porno, illustre bien mon
propos. Il prétend défendre la liberté
d’expression alors qu’il défend avant tout
son pouvoir tyrannique et le train de vie de pacha qu’il
mène dans son harem.
Avant de connaître les affres de la faim, l’homme
de Jack London ignorait sa dépendance. Du même
coup il se découvre l’exigence de ne plus avoir
faim, jamais, jamais ! Et aussi l’incapacité
de garantir son approvisionnement. Alors il s’affole
et se met à faire des réserves partout, partout,
comme un écureuil. C’est ainsi que, bien souvent,
un manque accidentel révèle d'un coup deux faiblesses
: d'abord une exigence insoupçonnée, puis l'impossibilité
de la satisfaire en toutes circonstances. Alors, la volonté
d'y arriver malgré tout, puisqu'on ne peut s'en passer,
prend un caractère délirant, hallucinatoire.
Donc, une frustration peut révéler et exacerber
une impérieuse exigence, voire une addiction.
Permets-moi une comparaison triviale. Imaginons un hôpital
dont les administrateurs seraient particulièrement
irresponsables. La première fois qu’une coupure
de courant prolongée y survient, on constate avec effroi
que l’électricité est indispensable au
bloc opératoire, pour les couveuses de la maternité
aussi et pour de nombreux appareils vitaux. Il y a plusieurs
morts. On sait désormais que, non seulement l’hôpital
ne peut plus se passer d’électricité,
mais qu’il a modifié ses structures en s’adaptant
aux bienfaits de cette nouvelle fée. L’hôpital
est devenu « accro » à l’électricité.
Il a développé une addiction comme le fait notre
organisme quand il modifie ses structures sous l’effet
de certaines drogues.
Mais revenons à l’enfant gâté et
à moi, moi, moi.
Pour moi, l’exigence d’enfant gâté,
c’était de vouloir être maître de
tout, et la drogue supposée amener ce plaisir était
la tentative inlassablement répétée de
tout comprendre. Voilà donc ce démon que j’avais
cru mort et qui m’habitait de nouveau, maître
des lieux.
Pour commencer, il fit appel à la pédagogie.
Oui, j'avais étudié la pédagogie à
l'Ecole Normale. Je n'y avais pas compris grand chose, mais
je m'étais laissé inculquer une conviction qui
sévit toujours : convenablement développée,
cette science appliquée devait faire des miracles ;
il n'y aurait plus d'échec scolaire, et tous les délinquants
ainsi que les déviants seraient ramenés sur
la voie de la raison.
C'était un peu comme si j'avais cru que la médecine
pourrait guérir toutes les maladies et rendre l'homme
immortel. De temps à autre, un pédagogue, parfois
autoproclamé, croit avoir trouvé les formules
magiques du bon enseignement : du coup, il tente de fonder
une chapelle dont il est la grand prêtre. Après
quoi, gare aux mécréants !... De cette croyance
en une pédagogie suprême, il s'ensuit que l'opinion
publique tend à tenir les enseignants médiocres
pour responsables de tout échec scolaire. De la même
façon, les Juifs et les lépreux du Moyen-Âge
furent accusés d'apporter la peste : puisque Dieu était
bon, il ne pouvait envoyer ce fléau sans raison, il
fallait donc trouver des pêcheurs responsables et on
les trouvait.
Mais revenons à mon « Malin », le vampire
de l'esprit. Ma naïve croyance en Sainte Pédagogie
n'était
 |
que le masque derrière lequel
il avançait. Il fit son œuvre. Sous son
emprise, j'exigeai de comprendre parfaitement cette
Jeanne que je venais de rencontrer, afin de pouvoir
la ramener à la raison. Et moi, je ne tardai
pas à perdre le peu de raison qui me restait.
Le processus suivait son cours. Je
recommençai à bafouiller comme un homme
ivre, à trébucher, à faire n'importe
quoi n'importe comment,... à m'enfoncer dans
la débilité.
|
Comment obtenir la bonne dose de
confiance en soi qui permet d'agir au mieux ? |
Oui, tu sais que Mômmanh
fait appel à notre conscience pour lui servir de guide
hors des ténèbres. Autrement dit, elle compte
sur notre intelligence pour trouver les réponses appropriées
à n'importe quel stress.
Si nous avons une confiance exagérée dans les
solutions que propose notre esprit, si donc nous souffrons
d'un excès d'assurance, tant pis pour nous, Mômmanh
croit nos réponses et ordonne leur application immédiate
: les accidents seront notre lot. A l'inverse, si nous n'avons
foi dans aucune des réponses avancées, Mômmanh
ne peut donner des ordres cohérents : tant pis
pour nous, cette fois encore, nous sommes voués aux
accidents.
Tu sais aussi que l'incarnation de Mômmanh
dans mon être, celle que j'appellerai désormais
« ma Mômmanh
», avait pris une forme dévoyée :
elle exigeait que je fusse Dieu grâce à une parfaite
intelligence de toute chose. C'est impossible, bien sûr,
et je le savais. Donc, quand mon démon, cet avatar
de ma mômmanh,
était aux commandes, aucune réponse au stress
ne lui semblait digne de confiance et il ne pouvait ordonner
que des actions hésitantes, voire contradictoires.
En outre, cet état de vulnérabilité engendrait
des bourrasques de panique.
Alors, s'il me fallait parler, je bredouillais, s'il s'agissait
d'écrire, je tremblais, si je devais marcher, je trébuchais,
et ainsi de suite.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin, je me battis,
mais au petit matin, le combat était encore loin d'être
achevé. Je voulais absolument gagner, pour avoir une
chance de sauver notre amour et retrouver le chemin d'éternité
parmi les immortelles étoiles. Jeanne était
de retour au Centre, mais je réussis à l'éviter
toute la journée : je ne voulais surtout pas qu'elle
me vit dans cet état !
Hélas ! Elle vint me retrouver, le soir, alors que
j'étais encore en crise. Mon démon abrutisseur
n'était pas du genre bien élevé qui se
retire quand il se sent indiscret. J'eus beau le refouler
de toutes mes forces, il resta et il continua à me
démolir. J'ouvris la bouche comme un poisson hors de
l'eau, mais je crois bien qu'aucun son n'en sortit. Jeanne
vint vers moi, inexorablement, tendre, souriante, et disant
: « Eh bien, mon Michel, qu'est-ce qui t'arrive ? »
Bafouillant, bredouillant, bégayant même un peu,
je réussis à extirper de ma bouche une bouillie
de mots dont voici une traduction approximative :
« - Je ne me sens pas bien. Je te verrai demain, quand
ça ira mieux. Demain !... Je t'en prie !... Je t'expliquerai.
-N'aie pas peur, chéri. Je suis là. Tout va
bien aller, maintenant.
- Je n'ai pas peur de toi, Jeanne. C'est cette sale maladie
qui me reprend. Demain ! Nous nous verrons demain ! Nous prendrons
le petit déjeuner ensemble. Et tu viendras avec moi
faire les courses. Tu peux ?
- Pas demain. Tout de suite. Tu n'es pas malade, Michel. J'ai
confiance en toi, et je t'aime. Allons ! Courage !
- Oh ! J'en ai, du courage. Mais c'est parfois très
dur. Ah ! Si tu savais !
- Je sais, chéri. Enfin, je vais bientôt savoir
car tu vas tout me raconter. Je suis là, et tu y arriveras
! Allez ! Viens dans mes bras. »
 |
Puisque tu es bien élevé, cher ami,
tu sais qu'il te faut nous laisser maintenant : même
les écrivains ont droit à l'intimité.
Ainsi s'acheva notre première dispute. J'appréciai
avec beaucoup de joie le fait d'être aimé
malgré le mal étrange qui me handicapait
trop souvent : cela me soulageait d'un énorme
poids. Je jurai de guérir définitivement.
Je sentais mes forces décuplées par l'amour
et le « Malin » restait tapi, prudemment,
à la frontière de ma conscience, attendant
son heure.
|
Soigné, consolé, encouragé, aimé
dans le sein de ma tendre infirmière, je m'abandonnai
au bonheur.
Ainsi voit-on de solides et redoutables gaillards s'abîmer
dans le giron de leur dulcinée et redevenir de tout
petits enfants sans défense. La nature humaine est
bien étonnante : ne trouvez-vous pas ? Eh bien, il
y avait encore plus étrange : pendant ces heures de
ma détresse, les oiseaux s'étaient tus et la
nature avait pris le deuil.
Eh oui ! Crois-moi si tu le peux.
Maintenant que j'avais retrouvé mon amour,
 |
: les oiseaux se remirent à
chanter. A nouveau, l'eau fraîche et cristalline
du torrent cascadait et bondissait parmi les rochers.
La montagne était en joie et son haleine exhalait
des parfums très subtils et toniques. Quel
peintre au grand cœur, quel génie de la
nature peignait à longueur de journée
ces paysages qui nous disaient : « Ne cherchez
plus le paradis : c'est ici. » La divine symphonie
orchestrée par Mômmanh
nous accueillait à nouveau et, encore une fois,
nous sentions nos cœurs battre à l'unisson
du sien.
|
Bien loin les chefs de service tyranniques, les collègues
jaloux qui te font des croche-pieds, loin les formulaires
en quatre exemplaires, la voie hiérarchique et le règlement
intérieur, bien loin le bruit des marteaux-piqueurs,
les embouteillages, les traites à payer, la grippe,
les maux de dents, sans compter la faim dans le monde et les
menaces de guerre...
Alors, je n'allais pas chercher la petite bête ! Donc,
je ne demandai pas d'explications à Jeanne au sujet
de notre dispute. En outre, puisque j'étais provisoirement
en panne, j'aurais été bien incapable de lui
donner les conseils dont elle avait sûrement besoin.
Cependant, je savais que ces jours de bonheur n'étaient
qu'une trêve. Il me faudrait bientôt quitter le
Jardin d'Eden pour reprendre l'aventure humaine ; de même
il me faudrait quitter le giron de ma bien-aimée pour
redevenir chef de famille, car je restais convaincu qu'il
m'appartenait de tenir les rênes du ménage. Je
viendrais à bout de mon handicap psychique et j'utiliserais
la pédagogie pour amener Jeanne à suivre la
bonne voie, celle que j'aurais tracée après
avoir entendu ses avis.
Tu comprends que je ne pouvais envisager d'agir autrement.
Selon mes convictions d'alors, dont les racines s'étaient
développées pendant des siècles et des
siècles, c'eût été une grande lâcheté
que d'obéir à ma bien-aimée. Non seulement
j'y aurais perdu ma liberté, mais j'aurais mis notre
amour en perdition. Je ne pouvais laisser à Jeanne
les rênes de notre ménage, pas plus que le pilote
d'un avion ne peut abandonner les commandes de l'appareil
à son hôtesse de l'air préférée.
Ainsi avions-nous recommencé à tisser le bonheur
par dessus l'égratignure. J'espérais que nous
allions rester quelques semaines de plus sur notre nuage si
douillet, j'y comptais d'autant plus que nos vraies vacances
approchaient et que nous devions les passer ensemble en Autriche.
 |
Tu me trouves bien naïf ? Eh oui Un atterrissage
brutal se préparait.
Vint le jour où nos adolescents braillards,
une larme à l'oeil pour certains, reprirent le
chemin de Paris, accompagnés de leurs moniteurs.
Quand, avec les autres camarades du personnel, nous
eûmes plié les tentes et rangé tout
le matériel dans l'unique bâtiment du camp,
nous fîmes nos adieux à tous, amis ou non,
et nous montâmes dans notre citrouille transformée
en carrosse automobile. Il nous restait une quinzaine
de jours pour découvrir des pays nouveaux, et
nous ne voulions pas en perdre une bouchée. |
Que se passa-t-il ensuite ?
Ma foi, bien que je considère maintenant cette période
avec un long recul, je ne saurais toujours pas le dire, tant
mes souvenirs sont confus. Je n'y comprenais rien !
Cela commença ainsi.
Les sièges de la vieille Deudeuch étant crasseux
et même troués par l'usure, je les avais enveloppés
avec des plaids aux couleurs vives, dignes de ma princesse.
Or Jeanne avait ôté un de ces cache-misère
pour s'en couvrir les épaules. De plus, elle avait
les cheveux défaits et elle s'était vêtue
sans soin, ce qui lui donnait l'air d'une romanichelle négligée.
Une telle métamorphose aurait suffi pour m'empêcher
de voir le paysage, mais il y avait plus : en un tournemain,
la fée déchue avait répandu toutes ses
affaires et une partie des miennes n'importe où dans
la voiture et elle avait déjà saupoudré
le tout de quelques papiers, spectacle déprimant relevé
par une peau de banane toute neuve.
« - Chérie, pourquoi est-ce que tu ne ranges
pas tes affaires. C'est moche, ce bazar.
Et puis, pourquoi t'es-tu déguisée ainsi ? On
dirait une vieille sorcière mal réveillée
qui vient de quitter sa paillasse. Je te préfère
quand tu es jolie. Hein, chérie ? »
Elle passa le reste de la journée sans desserrer les
dents. Et quand elle consentit enfin à parler, ce fut
pour m'envoyer une bordée d'injures. Je passai une
première nuit blanche. Avant son réveil, n'ayant
rien trouvé de mieux, j'avais décidé
de temporiser. D'ailleurs, Jeanne se fit belle, à nouveau,
et aimante. Mais le désordre s'était aggravé
: elle fut donc la reine du souk.
Cette première trêve fut bien courte. Apparemment,
ma capitulation provisoire n'avait servi à rien. Les
contrariétés, les querelles, les fâcheries
devaient se succéder à une cadence de plus en
plus rapide. Donc, ne soyez pas étonnés si je
ne te parle pas de l'Autriche : je n'en vis pas grand-chose.
La plupart du temps, j'étais bien trop occupé
à chercher notre amour qui ne cessait de filer entre
nos mains pour disparaître dans des endroits inaccessibles.
Il me fallait, pour avoir une chance de le retrouver, accomplir
des acrobaties dont certaines me paraissaient contre nature,
c'est-à-dire qu'elles contrariaient plusieurs de mes
convictions que ni moi, ni personne n'avait jamais remarquées,
et encore moins contestées, tant elles semblaient à
l'évidence faire partie des lois de la nature, tout
comme respirer, s'alimenter, se moucher, refuser les insultes,
m'exprimer librement... Ainsi, non seulement il m'aurait fallu
accepter que partout nos affaires fussent étalées
dans un désordre permanent, mais également que
mes opinions fussent écrabouillées par le mépris
et la mauvaise foi, que notre itinéraire longuement
préparé par mes soins fût brutalement
changé pour suivre une « jolie petite route
en vert sur la carte», que la moitié de nos économies
disparût en une seule nuit dans un hôtel de luxe,
et que sais-je encore ?... Les insupportables contrariétés
se succédaient, générant d'interminables
querelles au cours desquelles nous nous blessions de plus
en plus profondément.
Quelle peut être la douleur de deux frères siamois
qui ne peuvent plus se supporter !...
Concéder une, puis deux, puis trois, puis une quantité
illimitée de renoncements à d'importants morceaux
de moi-même, aller parfois jusqu'à trahir mes
devoirs, tel était le prix à payer pour avoir
une chance de rattraper notre amour en fugue. Et quand par
bonheur nous l'avions retrouvé, vite nous refermions
la porte de notre intimité, aussi hermétique
que la coquille d'un œuf.
Hélas ! Bien vite, nous recommencions à nous
entre-déchirer dans notre coquille vide.
L'amour, même celui dès crapules, se nourrit
souvent de substances belles et bonnes : le nôtre aurait
dû se régaler, croître et se fortifier
car l'Autriche lui offrait de délicieux repas. Au lieu
de cela, malade, il refusait les aliments et il s'étiolait
de jour en jour. Nous n'aurions pas dû choisir un décor
aussi somptueux pour cet épisode de notre vie. C'était
du gâchis. Nous aurions dû aller autre part pour
nous entre-déchirer : un champ de betteraves, ou même
un terrain vague garni de détritus auraient fait l'affaire.
D'ailleurs, ce voyage raté, nous allons bientôt
le refaire.
Heureusement, il plut beaucoup pendant notre périple
: cela nous ôte une petite part de responsabilité.
En fait, je n'y comprenais rien. Alors, tu ne dois pas attendre
que j'allume ta lanterne ! Je n'ai rien d'autre à te
proposer que de faire toi-même ce à quoi je fus
contraint pendant cette période vaseuse : patauger
obstinément dans le brouillard, tiré par l'espoir
qu'avec la lumière viendraient aussi les remèdes
pour guérir mes douloureux maux.
Je n'y comprenais rien : ma Jeanne s'était métamorphosée
en une autre que, bien souvent, je haïssais. Mais, par
moments, elle redevenait la délicieuse fée avec
laquelle je voulais m'embarquer pour l'éternité.
Nous nous aimions alors. Cependant, ces congés au Jardin
d'Eden nous étaient accordés avec une parcimonie
croissante.
Tant pis. L'important n'était pas que le miracle se
fît de plus en plus rare, mais qu'il se produisît
encore. C'était un signe : puisque l'amour réussissait
parfois à prendre le dessus, c'est qu'il était
toujours vivant.
Pourquoi l'orgasme amoureux est-il
un produit de la sélection naturelle ? |
J'ai bien dit « Miracle » et je maintiens, surtout
si tu trouves que j'exagère. Dans l'acte d'amour, quand
les chairs se sont reconnues puis accordées, au moment
où s'opère la fusion des corps dans une étincelante
gerbe de feu, c'est là que le miracle a lieu.
Tu connais la mère de la vie, Mômmanh
qui veille et palpite tout au long de l'espace et du temps
infinis, aussi bien parmi les milliards de milliards d'étoiles
que dans le moindre grain de pollen ou la plus banale molécule
d'eau ? Tu connais notre infatigable mômmanh,
celle qui toujours veille, qui jamais ne s'assoupit, celle
qui veut voir le crapaud, la biche et le lotus vivre éternellement
? Eh bien, quand elle perçoit ce duo d'amour sincère,
elle reconnaît le puissant géniteur de vie et
d'existence qu'elle aime tant. Alors, parmi les ondes de bonheur
qu'elle a ressenties aux grands moments de sa conquête
de l'existence, elle choisit les meilleures et elle nous les
envoie : la naissance des étoiles, l'éclosion
de la vie, son épanouissement dans l'océan...
C'est cela l'extase, le « Miracle ».
Tu ne me crois pas ? Essaye, et tu sauras... Quoi ?... Je
te l'ai déjà dit ?... C'est vrai, mais ça
vaut bien quelques répétitions.
Donc, quand une fois encore, le « Grand Voyage »
nous avait été accordé, j'y voyais le
signe que notre amour allait une fois de plus s'échapper
du cauchemar : nous n'avions pas « baisé »,
nous avions « fait l'amour ».
Pourquoi l'amant trompé est-il
le dernier à s'en apercevoir ? |
Pourtant, les moments d’extase auraient bien pu n’être
que des faux. Eh oui ! La Jeanne qui m’avait séduit
aurait pu n’être qu’un habile escroc. Dans
le personnage de bonne fée rouge que j’aimais,
peut-être n’y avait-il de vrai que la beauté,
la jeunesse et le sexe féminin ? Et aussi l’amour
qu’elle me portait, puisqu’au moment de la réunion
des corps, Mômmanh ne permet plus aux femmes de tricher
: pour peu que l’amant soit bien à l’écoute
de l’aimée, il sait distinguer le plaisir réel
de la simulation.
J'aurais pu me poser cette question : « La vraie Jeanne,
n'est-ce pas tout simplement la femme, amoureuse certes, mais
pour moi haïssable, qui empoisonne mon existence ? »
Mais je ne me la posais pas. Du moins, pas encore : il en
fallait davantage pour que je perdisse la foi.
Supposez qu'un homme, ayant consacré toute sa vie
à gagner une place de choix au paradis, arrive au dernier
instant de sa dernière heure, cloué sur son
lit de mort, et que l'ultime éclair de sa conscience
lui révèle cette horreur : il n'y a ni enfer
ni paradis !... Pour son âme et son corps personnels,
tout est fini... Est-ce qu'il va, dans un spasme suprême,
vomir tout ce à quoi il a consacré l'essentiel
de sa vie ?
Il est probable que non.
Chaque fois qu'il éprouve un stress, l'homme charge
son intelligence de lui trouver une réponse appropriée.
C'est quasi-permanent : c'est la vie.
Il arrive que le stress soit un désir à la
fois important et très fort : désir d'amour,
désir d'enfant, désir de gloire, désir
de vie éternelle... Dans ce cas, entraîné
par Mômmanh,
le moi ordonne une recherche approfondie : « Quels moyens
à peu près sûrs mon environnement offre-t-il
qui permettent de satisfaire mon désir ? » L'intelligence
doit lui trouver les meilleures réponses possibles
et leur fiabilité a une importance vitale.
Cette quête peut durer des années et coûter
de très grands efforts. Aussi, quand elle est arrivée
à son terme, il est difficilement envisageable de la
recommencer. Donc, ses résultats sont enregistrés
en qualité d'articles de foi, comme pour une idéologie,
à ceci près que, cette fois-ci, le phénomène
n'est pas collectif.
Voilà qui explique pourquoi le mari trompé
est le dernier à découvrir l'infidélité
de son épouse chérie, et réciproquement.
Origine de plusieurs passions dévorantes
ou vices : le jeu, l'avarice, la jalousie. |
Ce processus est contrarié quand le désir
est tellement fort qu'il devient une exigence. J'ai évoqué
cette aliénation tout à
l'heure en parlant des enfants gâtés et de ma
propre folie. Il existe d'autres exigences aussi invalidantes
qui ne s'accrochent pas aux enfants gâtés, même
si l'éducation les fait naître. Certains parents,
par exemple, inculquent à leur enfant l'impérieux
besoin de réussir des études brillantes, allant
parfois jusqu'à les pousser au suicide. Diras-tu que
ces malheureux enfants sont gâtés ?
Voici encore quelques exemples. Connais-tu un moyen sûr
d'assurer ton immortalité ? De garantir ta santé
? Ou ta fortune ? Ou la fidélité de ton amour
?... Non, bien sûr : il y a toujours, dans n'importe
quelle entreprise, des risques d'échec. Alors, le malheureux
qui refuse ces risques devient l'esclave de son exigence.
Il ne peut jamais acquérir la sérénité
que donne une confiance en soi raisonnable, puisque rien ne
peut lui apporter une telle confiance. Il est condamné
à toujours chercher des moyens plus sûrs pour
calmer son insatiable soif, sa passion qui le détruira.
Jamais de paix, jamais de liberté : toujours l'angoisse,
jour et nuit.
Exige-t-il la fortune ? C'est un avare. Est-ce le luxe dont
il ne peut se passer ? C'est probablement un flambeur.
Exige-t-il d'avoir tout l'amour de sa moitié ? Et
voilà un jaloux. Son existence
est devenue insupportable. Il peut y renoncer, ou s'acheminer
vers la folie. Heureusement, j'avais vu la vie de ma mère
transformée en enfer à cause de cet esclavage
et je fis l'impossible pour l'éviter.
En quoi le non-désir des bouddhistes
est-il sain ? |
Voilà donc comment le bouddhisme qui fait du «
non désir » le premier devoir aide les hommes
à vivre : il les délivre de leurs exigences.
Je m'aperçois que nous avons laissé un mourant
à la porte du paradis, quelques paragraphes plus haut.
Nous pouvons maintenant le libérer. Si sa foi répond
au désir de vivre toujours et si elle s'appuie sur
de solides bases rationnelles, notre moribond fera son dernier
pas en croyant entrer au paradis. Mais si au lieu d'un simple
désir il a une exigence, le doute l'aura tourmenté
tout au long de sa vie et ce tourment redoublera au moment
de la mort. Ce n'est qu'après qu'il connaîtra
enfin la paix.
Je connus une situation comparable, à ceci près
que moi, j'avais encore le temps de corriger mon erreur et
de réorienter ma vie ce qui, malgré tout, atténuait
nettement le caractère impérieux du désir.
J'étais accroché si fort à mon amour
de rêve, à ma fée des cimes, que la réalité
de la nouvelle Jeanne n'arrivait pas à s'imposer.
L'exquise naïveté dont je vous ai parlé
au tout début renforçait mon aveuglement. Puisqu'une
belle fille était une fée, un être parfait,
elle ne pouvait être ni sotte, ni fourbe, ni méchante,
ni malade. Pas même mortelle.
Heureusement, à son habitude, Jeanne ne put s'empêcher
d'exagérer.
Sur sa demande, j'avais amoureusement et longuement préparé
l'itinéraire de notre voyage : elle le jeta à
la poubelle et nous balada au gré de sa fantaisie,
« libres, dit-elle, et non plus enchaînés
comme des cons à un programme stupide. »
Au cours de cette errance, il lui arriva une fois de disparaître
tout un après-midi, sans prévenir : au camping
où je faisais les cent pas sous la pluie, elle reparut
le soir en compagnie d'un beau jeune homme qui nous invitait
à dîner. Pendant tout le repas, elle l'enveloppa
d'un doux regard, ensuite elle ne retira pas sa main quand
il la pressa longuement dans les siennes, enfin, elle dit
accepter de le suivre pendant que j'irais ranger la tente
mais, voyant ma mine, elle y renonça.
 |
Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit, alors
qu'elle dormit paisiblement, blottie contre moi. La
chaleur et les ondes émanant de son corps auraient
dû m'apprendre qu'elle m'aimait toujours, mais
je ne savais pas encore traduire ce langage. Le lendemain,
quand je lui eus dit ce qui me tourmentait, elle m'accusa
d'être un jaloux pervers. La scène dura
toute la journée et pourtant, au soir, l'amour
me tenait encore enchaîné.
Alors Jeanne se mit à me traiter comme si j'avais
été son chien bâtard et elle un
maître sadique. D'accord,elle ne me donnait pasde
coups de bâton sur la truffe : elle faisait pire.
A journées entières, je devais la suivre
comme si elle m'avait tenu en laisse, et j'ignorais
tout de notre emploi du temps, à supposer qu'il
y en eût un. Si j'osais demander à quoi
j'allais être utilisé, elle me rabrouait
furieusement : |
« Pauvre pedzouille, te voilà bien loin de ton
trou, hein ! Tu as la trouille et ça te rassure de
marcher dans les clous, minable ! Eh bien moi, je suis libre
! Tu n'as qu'à me suivre, tant que je te supporte encore.
Allez ! Réveille-toi et avance. Et puis ferme ta bouche,
sinon tu vas avaler des mouches. »
Les épisodes s'enchaînaient à un rythme
abrutissant, tous plus pénibles les uns que les autres.
« - Jeanne, le réservoir est à sec. Je
dois aller faire le plein.
- Pauvre abruti ! Si, au lieu de te masturber les méninges,
tu cherchais à être un tout petit peu efficace,
le plein serait fait. Tu vas encore tomber en panne sèche
au milieu d'une forêt déserte, malin comme tu
es. Mais qu'est-ce qui m'a pris de m'embarquer avec un pareil
demeuré ? »
Un soir où elle s'était couchée sans
m'avertir, à son habitude, je trouvais la tente verrouillée
de l'intérieur. J'osai l'appeler et lui demander bien
poliment de m'ouvrir : « Ah ! Te voilà ! Et tu
me réveilles gentiment alors que je rêvais de
Gérard Philippe. A la place de mon beau chevalier,
c'est ta tête de cauchemar qui vient me harceler une
fois de plus. Eh bien non ! C'est ma nuit de repos. Va dormir
dans ta belle auto, mon gars... »
Ce fut pour moi une nuit blanche de plus. Je l'employai à
déchirer la corde qui m'attachait encore à Jeanne.
Au début s'imposait le plus souvent l'image de la douce
fée qui m'avait pris dans ses bras et offert son corps
de lumière. Sur cette vision vers laquelle je tendais
les bras en soupirant s'inscrivait l'autre image, celle de
la virago qui venait de me jeter dehors.
Quelles ressources exceptionnelles
avons-nous pour affronter les dangers immédiats
? |
Comme je n'y comprenais rien, mon démon que vous
connaissez ne manqua pas de venir me proposer gentiment ses
services, mais je lui écrabouillai la gueule d'un coup
de talon. Quand mon existence est en danger immédiat,
ma mômmanh mobilise
des forces insoupçonnées pour le renvoyer dans
sa niche.
Peu à peu, je devins capable de me dire : «
La vraie Jeanne, c'est cette mégère cent fois
pire que ta mère. Oublie l'autre. Puisque tu as pu
allumer l'amour d'une belle fille, tu en trouveras bien une
autre. Il y en a au moins deux milliards sur la terre et toi
seul, tu ne rencontrerais pas celle que tu cherches ?... Allons
donc !... Plutôt dix fois qu'une !... Surtout, ouvre
bien les yeux afin de ne pas la rater. Et tâche de bien
lire dans son regard si l'appel de l'océan s'y trouve.
»
Les sièges usés de la Deudeuch alliés
à l'humidité d'une nuit de pluie m'avaient brisé
le corps et les os. Au petit matin, j'eus peine à me
déplier. Il pleuvait toujours. Je compris d'une nouvelle
façon l'expression « ne pas se sentir bien »
: mes sens percevaient l'environnement avec une acuité
inhabituelle, me semblait-il, mais les messages qu'ils m'envoyaient
avaient un goût étrange, comme si un corps autre
que le mien les eût convoyés. « Je ne sentais
plus bien » mon propre corps : il aurait été
sage de me reposer un peu avant de reprendre la route. Je
collai mon oreille à la tente et j'écoutai :
Jeanne dormait paisiblement. Quelle que fût ma rancœur,
je me gardai de réveiller le dragon. Puisque je ne
souffrais plus depuis que ma décision était
prise, je jugeai inutile de provoquer une nouvelle colère.
J'eus la chance de trouver une auberge déjà
ouverte dont la douce chaleur associée à un
copieux petit déjeuner ragaillardirent mon corps. J'allai
chercher Jeanne. Quand nous fûmes attablés, je
lui dis.
« - Comment se fait-il que tu aies si bien dormi ?
Nos disputes ne te font pas souffrir.
- Je ne suis pas comme toi, un masochiste qui se torture les
méninges. Je suis libre, moi. Si tu m'empoisonnes la
vie, je peux à tout moment reprendre ma liberté.
Je ne serais jamais attachée...
- J'ai cru que tu m'aimais.
- Pendant quelque temps, oui. Mais en ce moment, que m'apportes-tu
à aimer ? Rien ! Ce n'est jamais gagné, tu sais
: il faut me mériter et tu en es de plus en plus loin.
- Encore plus loin que tu crois.
- Ah bon ?...
- Je te quitte.
- Oh là ! Là ! En voilà un grand garçon
! Eh bien... c'est gentil de me prévenir quand même.
Tu me ramènes chez moi ? Ou je rentre à pied
?
- Je t'emmène à Paris. Nous partons. »
Elle avala son petit-déjeuner et
 |
sortit rapidement. Je ne vis même
pas qu'elle était pâle, ô combien
! Elle consacra un temps exagérément
long à sa toilette et je ne devinai pas qu'elle
avait besoin d'être seule pour pleurer. Ensuite,
elle se mit à ranger toutes les affaires avec
frénésie, ce qu'elle ne faisait pratiquement
jamais. Donc, je ne fus même pas surpris qu'elle
eût fait ce travail en dépit du bon sens,
mêlant le sec et le mouillé, le sale
et le propre, ses affaires et les miennes. Trois fois,
elle refit les bagages, toujours avec la même
fougue qui ressemblait à de la rage.
Je me sentais comme un prisonnier
tout juste débarrassé
|
de ses entraves. Il me fallait réapprendre à
circuler librement. Je ne haïssais plus Jeanne, car il
faut aimer pour haïr. Alors dis-moi, comment diable aurai-je
pu prendre conscience de la souffrance qu'elle dissimulait
si farouchement ?
C'est beaucoup plus tard que je compris. Au camp de vacances
de Montchauvin, la rouge fée de banlieue m'avait servi
tout ce qui pouvait me rendre amoureux fou ; peu lui importait
que ce fut du vrai où du toc. Ensuite, quand elle m'avait
cru bien attaché, elle avait entrepris le dressage
: il fallait que je me soumette entièrement à
ses volontés. Mais, conformément à son
caractère, ma fée désormais démaquillée
n'avait pas fait les choses à moitié : à
grands coups de seaux d'eau glacée, elle avait fait
un dressage suffisamment excessif pour dessaouler n'importe
quel homme ivre d'amour.
Ainsi, puisque Jeanne, emportée par son trop grand
élan s'était elle-même rendue repoussante,
elle avait presque étouffé mon amour et je n'eus
pas trop de peine à lui dire adieu dès notre
arrivée. Pourtant, elle était subitement redevenue
charmante. Je craignis de me laisser à nouveau prendre
à ses filets. Je n'allai rendre visite ni à
sa famille, ni à sa glorieuse et prolétaire
cité rouge de banlieue : Vieuvy-sur-Seine.
Après l'avoir déposée, elle et ses bagages,
à la porte de son immeuble, je repris ma route. Il
me vint en tête ces vers idiots :
« Parisien,
Tête de chien,
Parigot,
Tête de veau. »
Ils me plurent. Je me mis à les déclamer à
tue-tête. Cela me fit du bien.
En dépit d'une forte tempête qui déversait
des seaux d'eau sur mon pare-brise et me laissait tout juste,
de temps à autre, deviner la route, je conduisis Nouvelle
Deudeuch jusque chez moi, au cœur de mon bocage natal.
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